14/07-2002 à 14:45Pour les seniors qui ont découvert le web récemment : élucubrations philosophiques sur la communauté internet :
Plus efficace que les révolutions politiques, la « révolution numérique » nous promet une plus grande harmonie mondiale...Il est difficile de ne pas trouver des points de connexion entre le nouveau culte (dinternet) et le vaste mouvement contre culturel qui devient un phénomène de masse dans les années 1960 aux Etats-Unis, et, sous diverses formes, dans différents pays occidentaux. Rappelons que ce quon nomme- en supposant une homogénéité plus grande que dans la réalité - la » contre-culture » est un vaste courant qui englobe lhéritage de a beat generation, le mouvement de contestation de la jeunesse, qui conduira notamment aux grandes révoltes étudiantes, le mouvement hippie, et toutes les nombreuses ramifications qui sont nées dans cette nébuleuse, comme les mouvements alternatifs.
Le mouvement de la contre-culture disparaît en tant que tel dans les années 1970. Les valeurs dont il était porteur ont néanmoins essaimé et influencent les manières d »être au monde» de nombreux adultes, Quelques noms célèbres restent associés, aux Etats-Unis, à ce flamboiement qui marqua toute son époque de son empreinte, comme Allen Ginsherg, Jack Kerouac, Alan Watts. Ken Kesey, Timothy Leary, Gary Snyder, Neal Cassady, Bob Dylan, sans compter de nombreux groupes de musique et un certain nombre de revues. San Francisco et la côte Ouest constitueront les lieux privilégiés de cette « révolution des moeurs ».
Concrètement, les pratiques de la contre-culture passent par la rupture avec le monde (le «drop out »), le voyage initiatique, à linstar des moines mendiants bouddhistes, le plus souvent en Inde mais aussi sur les routes américaines et européennes, la vie en communauté, un profond désir dégalité, dinfluence libertaire, lattachement, sous linfluence de Gandhi, à une culture non violente, une proximité avec la nature, et un certain mysticisme teinté dinfluences orientales, notamment bouddhiste (de nombreux acteurs de cette période se convertissent au bouddhisme zen, ou rejoignent des sectes influencées par lorientalisme). La société doit êtreconçue comme une communauté pacifique au sein de laquelle lamour et laltruisme occupent une place importante. De nombreux réseaux de vie, produisant des musiques, des livres, des loisirs, une éducation, une alimentation et des médicaments spécifiques, forment un vaste univers underground qui concerne alors des centaines de milliers depersonnes.
Cette idée dun nouveau monde a bien de points communs avec le mouvement contemporain autour dinternet, qui va mobiliser à son tour des centaines de milliers de jeunes, notamment à la recherche dune société plus fraternelle, plus « communicante», plus pacifique. La continuité des thèmes est frappante le monde de linternet est underground à sa manière il est lunderground actuel, le lien qui permet de quitter le « monde ordinaire » Celui qui consacre désormais son temps à internet réalise le « drop out » daujourdhui et beaucoup de descriptions des jeunes internautes entièrement absorbés par ce nouveau culte les présentent dune façon saisissante comme autant de ces « clochards célestes » dont parlait Kerouac.
Là où, dans les années 1950, on « faisait la route » pour donner un autre sens à sa vie, dans une perspective spirituelle, on surfe aujourdhui sur les «autoroutes de la communication ». Les analogies sont nombreuses et, à travers cette continuité, cest toujours la période de laprès-guerre qui nous parle, dans une sorte de fixité que
cache mal le renouvellement des formes. Comme si notre société Sétait arrêtée là et que nous rejouions, avec dautres costumes, le même scénario.
La jonction du nouveau culte sest faite aussi avec les valeurs dun libéralisme qui était étranger à la contre-culture des années 1960. Des deux grandes utopies de la seconde partie du vingtième siècle - lutopie révolutionnaire et lutopie contre culturelle -, seule la dernière a survécu et sest en quelque sorte réincarnée dans le nouveau culte dinternet. La contre-culture, tout en étant hostile au grand capitalisme et à la société de consommation en même temps que marquée par une tradition libertaire, na jamais été en rupture complète avec le libéralisme. Cela explique que le culte Internet ait intégré si facilement ses valeurs. Le tableau des différentes valeurs et courants de pensée sur lesquels le culte de Internet prend appui pour sa diffusion serait complet si lon ne mentionnait pas une fleur « secondaire » (au regard des grands enjeux que nous venons dévoquer) mais néanmoins importante, le « jeunisme », cest-à-dire la tendance à exalter la jeunesse, ses valeurs, et à en faire
un modèle obligé de tout comportement.
Le culte de I Internet est un culte jeune, de jeunes et pour les jeunes. Il est conçu comme ne sorte de processus de « révolution permanente », où ce sont les « jeunes » qui déterminent la direction du mouvement. Nicholas Negroponte est lauteur qui va le plus loin dans mise en scène de ce jeunisme « Je vois cette, même mentalité de décentralisation à loeuvre dans notre société, sous limpulsion de la jeunesse du monde numérique. La vision centralisatrice traditionnelle va devenir une chose du passé. La notion d état va subir une mutation radicale (
)
Pendant que les politiciens se débattent avec lhéritage de lhistoire, une nouvelle génération, libérée des vieux préjugés, émerge du paysage numérique. (
) La technologie numérique peut être une force naturelle attirant les gens dans une plus grande harmonie mondiale.»
Negroponte souligne le rôle que la jeunesse a joué dans létablissement dune « contre-culture face à lestablishment de linformatique.(
) Notre ciment nétait pas une discipline mais une croyance que les ordinateurs modifieraient et transformeraient d une manière spectaculaire la qualité de la vie par leur ubiquité, non seulement
dans la science, mais dans tous les aspects du quotidien.Il est lun des multiples défenseurs de lidée selon laquelle les enfants seraient « par nature » aptes à linformatique « Quil sagisse de la population dinternet, de lusage du Nintendo et de Sega, ou de la pénétration des micro-ordinateurs,limportant ne sera plus dappartenir
à telle ou telle catégorie sociale, raciale ou économique, mais à la bonne génération. Les riches sont à présent les jeunes, et les démunis, les vieux. »
Le jeunisme, comme on le voit, ne va pas sans une certaine démagogie. Cest en tout cas sur les couches les plus jeunes de la population que le culte de linternet sappuie. Microsoft, qui cherche actuellement à négocier un virage qui le rapprocherait du monde de linternet, nhésite pas à recruter de très jeunes gens pour orienter sa
stratégie. « Lentreprise, nous dit-on, estime que ces jeunes seront connectés presque en permanence à la Toile. (...) La firme a donc chargé deux adolescents dexpliquer à ses dirigeants dâge moyen leur nouvelle philosophie du travail et des loisirs. ».Lun dentre eux explique que « les périodes déducation, de travail, de retraite, auparavant distinctes et successives, sont aujourdhui mélangées».
Cest dans le cadre du jeunisme que lon trouve lapologie systématique de la vitesse, devenue une nouvelle croyance ce qui va vite est mieux, plus proche du monde de lesprit. La vitesse est ce qui nous libère du corps et nous rapproche des autres en permanence, « La réalité de Iinformation dit Paul Virilio, est tout entière contenue
dans sa vitesse de propagation .» Commentant avec assurance le procès de José Bové et de ses camarades en juillet 2000 à Millau, lun des défenseurs libéraux dinternet, Alain Madelin, affirmait : En réalité, le nouveau monde qui vient porte une formidable chance de renaissance dune société à taille humaine et, dans
ce nouveau monde, ce ne sont pas les gros qui triomphent des petits, ce sont les rapides contre les lents
On peut se demander, à lire certains articles et certaines déclarations, quelle place le « nouveau monde » laisse aux vieux (à partir de trente-cinq ans). Une étude que nous avons réalisée pour la Caisse nationale dassurance vieillesse fait apparaître lexistence dun véritable discours dexclusion des personnes âgées dans le domaine des nouvelles technologies de linformation (5), essentiellement dû au jeunisme sur lequel sappuie ce milieu.
Philippe Breton
Sociologue, Strasbourg. (Ce texte est extrait de son ouvrage Le culte dInternet.Une menace pour le lien social ?
©Coll. »Sur le vif », La Découverte, Paris 2000.
Liens :
www.chez.com/netactivisme/ombre.htm#histoire
membres.lycos.fr/azerty0/tdcindex.html
www-inf.enst.fr/~vercken/netiquette/netiquette.html