02/03-2004 à 20:41Les gens de cinéma peuvent avoir un culot denfer. Les voir choisir la soirée des Césars pour dénoncer laction de Jean-Jacques Aillagon ne manque pas de sel quand on sait que le cinéma est lindustrie privilégiée de la politique culturelle de ce gouvernement. Comme de ses prédécesseurs dailleurs. Tout cela a été organisé avec un incontestable talent de mise en scène. Que la CGT du spectacle soit allée demander à Agnès Jaoui de se faire le porte-parole du malheur des intermittents victimes des temps modernes, elle dont les films doivent leur succès à sa dénonciation du corporatisme petit-bourgeois et des bobos politiquement corrects, était déjà un exploit. Quen plus cette soirée ait été le triomphe de Denis Arcand, lauteur des irrésistibles Invasions barbares, sabreur de tous les délires et autres ismes à la mode depuis trente ans, révèle un étonnant dédoublement de la personnalité. Comme si ce public ne se rendait pas compte quen ovationnant les propos dAgnès Jaoui, il était en train de se siffler lui-même.
Mais contrairement aux apparences, les gens de cinéma ne sont pas schizophrènes, ils sont seulement cyniques. Cette soirée des Césars nétait quun spectacle pour rire : ils ne risquent rien.
Pour comprendre le film, il faut un guide. Longtemps sénateur, défenseur obstiné de la culture française, aujourdhui membre de lInstitut, Jean Cluzel vient de publier un merveilleux petit livre (Propos impertinents sur le cinéma français, Puf) que lon a plutôt passé sous silence parce quil remet en place les idées reçues.
Citation:
Le cinéma français vit pour lessentiel de largent des autres. Des avances sur recettes, distribuées par des commissions et qui ne sont à peu près jamais remboursées ; dune taxe sur les entrées en salle (11 % du prix du billet), grâce à laquelle les films américains à succès financent les films français qui nen ont pas ; des obligations dinvestissement imposées aux chaînes de télévision hertziennes « même si près des deux tiers des films produits ne sont jamais diffusés en clair par une chaîne française » ; des apports de fonds privés dus à lexonération des capitaux investis dans des sociétés dinvestissement, les Sofica ; davances en trésorerie, enfin, et de garanties bancaires fournies par un institut spécialisé, lIfcic. Ainsi, dit Jean Cluzel, « à ce casino à la française, personne ne perd. Cest garanti ». Doù ce mot de Gérard Depardieu : « Les producteurs sengraissent, que leurs films marchent ou pas, il ny a aucune sanction. » Et celui-là, de Godard : « En France, il y a quelquefois des producteurs ruinés, jamais de pauvres
»
Ce système de financement a été conçu pour que le cinéma français puisse résister à la concurrence dHollywood. Il reste en effet le premier dEurope quand dautres ont quasiment disparu. Mais à quel prix ? Lindustrie française du cinéma produit en moyenne deux cents films par an. En 2001, vingt de ces films, un sur dix, ont attiré plus dun million de spectateurs. Le tiers na pas dépassé quelques milliers et les derniers nont même pas été distribués ! Tous ont néanmoins encaissé le jackpot du soutien à la production
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