19/03-2004 à 17:51Super, un topic de philo
Descartes: Le doute cartésien, en bref... (en très bref)
Descartes est le philosophe qui a fait du doute la méthode par excellence pour distinguer les connaissances certaines de celles qui ne sont que vraisemblables. Mais, s'il a emprunté aux sceptiques leur instrument, il s'en est servi d'une toute autre façon qu'eux, et surtout dans un but diamétralement opposé à celui du scepticisme. Les philosophes sceptiques - dit-il en substance - se sont servi du doute comme d'une fin en soi, ne doutant que pour douter, alors qu'il l'utilise comme pierre de touche de la vérité, dans l'espoir d'arriver à une certitude véritablement indubitable. C'est pour cela que Descartes, dans l'exposition de sa métaphysique, ne limite pas le doute aux choses sensibles, arguant du caractère trompeur des sens ; il l'étend à tout ce que l'esprit peut concevoir et à ce qu'il tient pour le plus vrai, comme les vérités mathématiques. Certes, je peux nier que les choses que je vois de ma fenêtre sont de véritables choses - car il m'arrive de dormir et de rêver que j'en vois de semblables - mais comment mettre en doute que deux et trois font cinq ou que le carré a quatre côtés ? C'est alors que Descartes, franchissant la limite du doute naturel, institue un doute "métaphysique", c'est-à-dire général, radical, et délibérément excessif (" hyperbolique ") :
" Je supposerai donc qu'il y a, non point un vrai Dieu, qui est la souveraine source de vérité, mais un certain mauvais génie, non moins rusé et trompeur que puissant, qui a employé toute son industrie à me tromper. Je penserai que le ciel, l'air, la terre, les couleurs... et toutes les choses extérieures que nous voyons ne sont que des illusions (...). Je me considérerai moi-même comme n'ayant point de mains, point d'yeux (...). Je demeurerai obstinément attaché à cette pensée, et si, par ce moyen, il n'est pas en mon pouvoir de parvenir à la connaissance d'aucune vérité, à tout le moins il est en ma puissance de suspendre mon jugement. "
En fait, Descartes est le contemporain et le promoteur d'une véritable révolution scientifique, inaugurée par Galilée, qui remet en cause tous les fondements du savoir et fait de la Terre, jusqu'icì considérée comme le centre d'un univers fini, une planète comme les autres. L'homme est désormais jeté dans un univers infini, sans repère fixe dans la nature, en proie au doute sur sa place et sa fonction dans un univers livré aux lois de la mécanique. Or Descartes va entreprendre à la fois de justifier la science nouvelle et révolutionnaire qu'il pratique, et de redéfinir la place de l'homme dans le monde. Pour accomplir cette tâche, il faut d'abord prendre la mesure des erreurs du passé, des erreurs enracinées en soi-même. En clair, il faut remettre en cause le pseudo savoir dont on a hérité et commencer par le doute:
« Je déracinais cependant de mon esprit toutes les erreurs qui avaient pu s'y glisser auparavant. Non que j'imitasse en cela les sceptiques, qui ne doutent que pour douter; car au contraire, tout mon dessein ne tendait qu'à m'assurer, et à rejeter la terre mouvante et le sable, pour trouver le roc ou l'argile. »
(Discours de la méthode, troisième partie).
Ce qu'on appelle métaphysique est justement la discipline qui recherche les fondements du savoir et des choses, qui tente de trouver « les premiers principes et les premières causes ». Descartes, dans ce temps d'incertitude et de soupçon généralisé, cherche la vérité, quelque chose dont on ne puisse en aucun cas douter, qui résiste à l'examen le plus impitoyable. Cherchant quelque chose d'absolument certain, il va commencer par rejeter comme faux tout ce qui peut paraître douteux.
« Parce qu'alors je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensais qu'il fallait [...] que je rejetasse comme absolument faux tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s'il ne resterait point après cela quelque chose qui fut entièrement indubitable. »
Le doute de Descartes est provisoire et a pour but de trouver une certitude entière et irrécusable, nous l'avons vu dans la page précédente. Or il est sûr que les sens nous trompent parfois. Les illusions d'optique en témoignent assez. Je dois donc rejeter comme faux et illusoire tout ce que les sens me fournissent selon ce que nous avons vu précédemment. Le principe est aussi facile à comprendre que difficile à admettre, car comment saurais-je alors que le monde existe, que les autres m'entourent, que j'ai un corps? En toute rigueur, je dois temporairement considérer tout cela comme faux. A ceux qui prétendent que cette attitude est pure folie, Descartes réplique par l'argument du rêve. Pendant que je rêve, je suis persuadé que ce que je vois et sens est vrai et réel, et pourtant ce n'est qu'illusion. Le sentiment que j'ai pendant la veille que tout ce qui m'entoure est vrai et réel n'est donc pas une preuve suffisante de la réalité du monde, puisque ce sentiment est tout aussi fort durant mes rêves. Par suite je dois, si je cherche la vérité: « feindre que toutes les choses qui m'étaient jamais entrées en l'esprit nétaient non plus vraies que l'illusion des songes ».
Mais le doute de Descartes va bien plus loin dans la mesure où il rejette aussi les évidences intellectuelles, les vérités mathématiques. « Je rejetai comme fausses toutes les raisons que javais prises auparavant pour démonstrations. » Nous voilà perdu dans ce que Descartes appelle « locéan du doute ». Je dois feindre que tout ce qui m'entoure n'est qu'illusion, que mon corps n'existe pas, et que tout ce que je pense, imagine, sens, me remémore est faux. Ce doute est radical, total, exorbitant. Quelque chose peut-il y résister ? Vais-je me noyer dans cet océan ? Où trouver « le roc ou l'argile » sur quoi tout reconstruire ? On mesure ici les exigences de rigueur et de radicalité de notre auteur, et à quel point il a pris acte de la suspicion que la révolution galiléenne avait jetée sur les sens (qui nous ont assuré que le Soleil tournait autour de la Terre) et sur ce que la science avait cru pouvoir démontrer.
« Mais aussitôt après Je pris garde que, cependant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi, qui pensais, fusse quelque chose. Et remarquant que cette vérité: je pense donc je suis, était si ferme et si assurée, que les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir, sans scrupule, pour le premier principe de la philosophie que je cherchais. »