Mondialisation le mécanisme de la dérive

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30/05-2006 à 00:19
Gagnants et perdants de la mondialisation
Pierre-Noël Giraud

CERNA, Centre d'économie industrielle
Ecole Nationale Supérieure des Mines de Paris.

extrait:
"Ainsi la libéralisation de la circulation des capitaux, très rapide dans les années quatre-vingt, a eu deux types d'effets: d'une part une nette amélioration de la part du capital par rapport à celle du travail dans le partage de la valeur ajoutée, et d'autre part une multiplication et une amplification des phénomènes spéculatifs, engendrant des bulles financières suivies de krachs. Le premier effet s'explique aisément: les détenteurs de capitaux peuvent désormais mettre en compétition les emprunteurs, firmes et Etats du monde entier, et exiger d'eux des rendements élevés. Les firmes à leur tour peuvent, grâce à la libre circulation des marchandises mettre en compétition les salariés du monde entier. Le rapport de force entre capital et travail a donc évolué au bénéfice du premier. Cet avantage est encore accentué par la fiscalité, car il est de plus en plus difficile à un Etat de taxer les revenus d'un capital de plus en plus mobile, contrairement à ceux du travail, qui est un facteur pratiquement fixe."...

..."Des échanges croissants entre pays riche et pays à bas salaires entraînent une destruction nette d'emplois dans les pays riches, même s'ils restent équilibrés. La raison en est que dans un million de francs d'exploitations d'un pays riche vers un pays à bas salaires(par exemple des avions), il y a moins d'emplois que ceux qui ont été remplacés, dans le pays riche, par un million d'importations en provenance des pays à bas salaire, par exemple dans le secteur de l'habillement. C'est d'ailleurs tout l'intérêt de ce commerce pour le pays riche: en échangeant des avions contre des vêtements, il peut se procurer la même quantité de vêtements avec moins de travail, et donc rémunérer mieux ce travail. Mais cela s'accompagne, dans un premier temps, d'une destruction initiele d'emplois."...

..."Les firmes des pays pauvres, qu'elles soient d'origine nationale ou des firmes des pays riches "délocalisées", soumettent celles restées dans les pays riches à une violente compétition par les prix. Même si ces dernières résistent et que donc les importations en provenance des pays pauvres n'augmentent pas, elles ne peuvent le faire qu'en s'imposant de violents efforts de productivité du travail. De nouveau, cela se traduit d'abord par des destructions d'emplois."...

En résumé:
(Les actionnaires mettent en compétition les entreprises, si l'entreprise n'est pas assez rentable pour permettre un bon revenu aux actionnaires, les actionnaires investissent dans une autre entreprise plus compétitive.
Pour rester compétitive une entreprise doit donc réduire ses coûts notamment ceux du travail: pour cela elle doit réduire au maximum le nombre de ces salariés quitte à en licencier et à demander à ses salariés de travailler plus pour un salaire bas.
Les gouvernements peuvent plus facilement faire payer des impôts aux salariés qu'aux actionnaires qui vont placer le revenu de leur capital dans des paradis fiscaux par exemple!
Les pays riches vont plutôt produire des biens à forte valeur ajoutée comme des avions par exemple: ils se vendes cher, mais il ne faut pas beaucoup de salariés pour les produire, cela signifie aussi qu'en choisissant de produire plutôt des avions que des vêtements, on créera moins d'emplois même s'ils sont mieux rémunérés et on ne résorbera pas le problème du chômage.
En conclusion, le chômage dans les pays riches est le résultat de ce système économique, et ce système économique ne peut pas en lui même résoudre le problème du chômage dans les pays riches!)


30/05-2006 à 08:18j'adore cette conclusion! ca me fait penser a la france ou on peut rien faire sans se taper une armée de cons dans les rues... bref on reste bloqué. a voir en 2007 meme si je pense qu'on va se taper un tas de couillon encore une fois!

Mondialisation le mécanisme de la dérive
30/05-2006 à 12:25depuis la Libération il y a l'amélioration de la productivité qui permet d'augmenter la productivité avec moins de manoeuvres, de main d'oeuvre.
les syndicats protestaient comme des cons contre les conditions inhumaines (risques, pénibilisté, dangerosité, cadences) de leur exploitation mais quand on pouvait allèger les conditions, ils protestaient contre la suppression possible, immédiate ou différée d'emploi.

la question (depuis le temps...) était : que faire des gens que l'on n'emploient plus ? ont-ils seulement posé la question, ces syndicats ?

parceque toujours plus de production pour toujours moins de consommateurs ( +/- solvables) et toujours plus de chômedu (pas solvables donc inexistants, voir charges sociales)... ça coexiste jusqu'où ? c'est viable jusqu'où ?

ou bien pourquoi maintenir un troupeau de boeuf en l'état, à l'état de boeufs, sous prétexte de sa défense ?

c'est une histoire ancienne et il n'y a toujours pas le début d'une réponse pour çà.
alors rajouter la rapidité de la circulation des capitaux des années 80... quand la question précédente des 40 années précédentes est toujours ignorée depuis 60 ans...


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JO 2008, PEKIN : "1 pays, 2 dictatures", censure du web, nettoyage ethnique au Tibet, recul démocratique à Hong-Kong et Macao, violations des Droits de l'Homme, esclavage, soutien de dictatures : Corée du Nord, junte militaire birmane, sida et p


30/05-2006 à 12:32

Les gouvernements peuvent plus facilement faire payer des impôts aux salariés qu'aux actionnaires qui vont placer le revenu de leur capital dans des paradis fiscaux par exemple!

mais ont-ils seulement essayé ?
ils n'ont même pas essayé de lutter contre le crime organisé, le voyage de l'argent sale !
qu'un juge français demande à la Suisse ou à l'Angleterre d'enquêter sur la suite de tel virement financier et ce pour une enquête criminelle et la réponse... au mieux dans 20 ans !


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30/05-2006 à 13:53quand l'homme aurras
brulé le dernier arbre
pollué la derniere goute d'eau
tué le dernier animal
alors il s'apercevras que l'argent ne ce mange pas

( je sais plus qui, mais un mec bien)


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http://humeur.forum-actif.net/
WINBUNTU ou UBUNDOW j'ésite....


Mondialisation le mécanisme de la dérive
30/05-2006 à 14:31Quelques fois des erreurs font que le texte est compliqué, mais c'est limpide.

Le début et la fin
http://www.cerna.ensmp.fr/Documents/PNG-globalisation.pdf

Modifie par Modifié par MISS114 le 02/06/2


  • Galeric
30/05-2006 à 15:48

En conclusion, le chômage dans les pays riches est le résultat de ce système économique, et ce système économique ne peut pas en lui même résoudre le problème du chômage dans les pays riches!)

J'espère que l'auteur de cette analyse a pris sur son temps libre pour pondre une telle connerie, parce que s'il s'est fait payer, c'est une arnaque...

15ème Prix Turgot du meilleur livre d’économie financière.

Bon il y en a quatorze meilleurs que celui-là,
Prof à l'école des mines, il faut dire qu'ils ont découverts le compas en 2000, et depuis ils ne savent plus faire que des rond-point.
http://www.cerna.ensmp.fr/CVs/Giraud.html

mais c'est limpide

Comme tout ce qui est limpide, cela ne se contente que de couler bétement de HAUT en BAS.

30/05-2006 à 16:11

J'espère que l'auteur de cette analyse a pris sur son temps libre pour pondre une telle connerie, parce que s'il s'est fait payer, c'est une arnaque...


peu etre bien mais c'est pourtant comme ca que les economistes gere le problème et t'as cas voir le résultat, de mieux en mieux nan! [°)]


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toujour la pêche !!


Mondialisation le mécanisme de la dérive
  • Galeric
30/05-2006 à 16:31

les economistes gere le problème

Les économiste, font leur boulot, et il me semble plutot bien.
Il est une règle simple de l'économie, voire même élémentaire qui dit que si quelqu'un s'enrichit en vendant, c'est parce qu'ils y en a qui achètent. Et temps qu'il y aura des acheteurs, on risque de trouver des vendeurs. Qui s'enrichit le plus de l'acheteur ou du vendeur ? Mais surtout, qui d'entre les deux a le pouvoir ?

30/05-2006 à 16:34la loi de l'offre et de la demande tout simplement
le pouvoir n'est jamais au meme endroit parfois l'acheteur quand il y a beaucoup d'offre et peu de demande et parfois le vendreur quand il y a beaucoup de demande et peu d'offre


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toujour la pêche !!


  • Galeric
30/05-2006 à 16:45

le pouvoir n'est jamais au meme endroit

A chacun de poser de son propre poids dans la balance, temps que l'équilibre n'est pas faussé par un socialiste qui comme cela a toujours été prouvé dans l'histoire est pret à t'échanger ta montre contre l'heure.

Mondialisation le mécanisme de la dérive
30/05-2006 à 17:34

t'échanger ta montre contre l'heure


beaucoup plus pratique que de demander l'heure toutes les 5 minutes [:D]


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toujour la pêche !!


01/06-2006 à 17:14

( je sais plus qui, mais un mec bien)

un amérindien du nord.


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01/06-2006 à 17:40yes


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Mondialisation le mécanisme de la dérive
  • grolou
02/06-2006 à 07:33C'est beau ce genre de trucs, on ne lit même pas ce que le gus écrit, mais ça fait pose de filer un tel pavé à lire. Allez, je remets une couche pour les amateurs/trices.

CERNA, Centre d’économie industrielle
Ecole Nationale Supérieure des Mines de Paris
60, bld St Michel - 75272 Paris cedex 06
Tél. : (33) 01 40 51 90 91 / 90 71
Fax : (33) 01 44 07 10 46
E-mail : giraud@cerna.ensmp.fr
http://www.cerna.ensmp.fr
Economie et propriété dans les socialismes
Pierre-Noël Giraud
Professeur d’Economie à l’Ecole des Mines
et à l’Université de Paris Dauphine
Intervention au Colloque de Cerisy sur « La Propriété »
Juillet 1999
(paru en 2000)
Economie et propriété dans les socialismes Pierre-Noël Giraud
Cerna 2
Ce titre est une provocation. Je soutiendrai est en effet qu’il n’existait pas d’économie dans
le socialisme, parce qu’il n’existait pas de propriété. Cette thèse résulte d’enquêtes
approfondies dans un grand nombre de combinats industriels en Europe de l’Est et dans l’ex
URSS, effectuées dès l’effondrement des socialismes et dans les années qui ont suivi 1. Elles
ont montré que les concepts utilisés par la pensée économique, dont celui de droit de
propriété, mais également ceux de marchandise, monnaie, prix, entreprise, sont inopérants
pour analyser le fonctionnement des socialismes en matière de production et de distribution
(section 1). Les « experts » occidentaux appelés dans ces pays après l’effondrement étaient,
pour l’écrasante majorité d’entre eux, convaincus du contraire. Il en résulta une
compréhension initialement erronée des enjeux et du processus de ce qu’ils ont appelé à tort
la « transition » du socialisme au capitalisme (section 2). Cette analyse me conduira à
quelques propositions sur la nature de la pensée économique et ses conditions de possibilité
(section 3).
1. A propos des socialismes
La thèse selon laquelle on peut parler d’ « économie socialiste » et l’analyser à l’aide des
concepts issus de l’étude des capitalismes restait hégémonique à la fin des années 80. Elle
était partagée par toutes les écoles de pensée économiques, qu’elles soient néoclassiques,
keynésiennes, institutionnalistes, régulationistes ou marxistes2.
La thèse opposée n’est cependant pas sans antécédents. Ce fut celle de chercheurs aussi
différents que Max Weber, Ludwig von Mises ou Boris Brutzkus dans les années 203. Le
débat portait alors sur la comparaison entre capitalisme et socialisme. D’un côté4 était
soutenue la thèse de l’équivalence théorique des deux systèmes du point de vue de l’efficacité
économique, en raison de ce que la planification serait capable de produire un système de
prix identique à celui que produiraient des marchés. Le socialisme présenterait alors des
1 Enquêtes effectuées, dans plusieurs dizaines de combinats de différentes branches industrielles, avec Olivier
Bomsel et Christian von Hirschhausen, du CERNA ( Centre d’Economie Industrielle de l’Ecole des Mines) ainsi
que Sylvain Lazarus, de l’Université de Paris-8, avec qui les thèses présentées ici ont été élaborées. L’idée
initiale : « Il n’y a pas d’économie dans le socialisme », est de Sylvain Lazarus, qui l’a présentée dans :
« Chercher ailleurs et autrement ». Sur la doctrine des lieux, l’économie, l’effondrement du socialisme »,
Conférences du Perroquet N° 35, Mai 1992.
2 C’est en particulier la thèse de Staline : « Les problèmes économiques du socialisme en URSS », Paris,
Editions du PCF, 1952, mais aussi de Charles Bettelheim dans : « Calcul Economique et formes de propriété ».
Maspéro, 1970.
3 Max Weber : « Wirtschaft und Gesellschaft » vol. 3, Tübingen, 1921. Ludwig von Mises : « Economic
calculation in the Socialist Commonwealth » in : « Collectivist Economic Planning », Hayeck (ed), Routledge,
London, 1935 (le texte date de 1920), également dans : « Socialism », 1932, et « Human Action », 1949. Boris
Brutzkus : « Problems of Social Economy under Socialism », Ekonomist, Winter 1921/1922.
4 Cf. par exemple Oskar Lange qui fera la synthèse de cette position en 1938 dans : « On the Economic Theory
Economie et propriété dans les socialismes Pierre-Noël Giraud
Cerna 3
avantages en matière de répartition, essentiellement dus à la suppression des monopoles
privés. Les trois auteurs précités s’y opposèrent en affirmant l’impossibilité de tout calcul
économique dans le socialisme. Ainsi, Mises déclare : « The paradoxe of planning is that it
cannot plan, because of the absence of economic calculation. What is called a planned
economy is no economy at all.5 It is just a system of groping about in the dark »6. Leur
position était donc essentiellement critique. Ils disaient ce que le socialisme n’était pas, mais
ils n’en donnaient aucune analyse positive. Ils ne proposaient aucune explication des raisons
pour lesquelles, malgré cela, la production allait se développer de façon si spectaculaire en
URSS. Dans les années 20, faute de recul historique, ils devaient en réalité être convaincus
que cela ne « marcherait pas ». Si bien qu’à partir des années 30, avec l’aide efficace des
« économistes » soviétiques7, l’a emporté la thèse que les socialismes étaient bien des
économies, caractérisées par : 1) la prédominance de la propriété publique des moyens de
production (sous différentes formes : du peuple entier, collective) ; 2) une coordination des
activités productives par le Plan. Aux yeux des néoclassiques, ces économies étaient
cependant inefficaces. Aux yeux des marxistes, elles étaient « en transition » vers le
communisme, qui seul supprimerait l’économie.
La conséquence de cette thèse est qu’il est possible d’analyser les dynamiques de production
et de distribution dans les pays socialistes à l’aide de concepts économiques universels, c’està-
dire applicables à toute économie, tels que : propriété, marchandise, monnaie, prix,
entreprise, banques, coordination (par le marché ou pour le plan), crises, etc. L’appareil
conceptuel n’était évidemment pas exactement le même selon les écoles, mais elles avaient
en commun de prétendre l’appliquer à des « formations sociales » différentes, tels que les
capitalismes et les socialismes mais aussi bien les sociétés dites « primitives ».
Or les enquêtes que nous avons menées dans les ex-combinats, juste après l’effondrement des
Etats socialistes en Europe de l’est, permirent non seulement d’évaluer les défis lancés aux
premiers par l’effondrement des seconds, ce qui était leur enjeu initial, mais aussi de mieux
comprendre comment les combinats et plus généralement le système productif
fonctionnaient dans le cadre du socialisme. Il nous est rapidement apparu que les concepts
économiques n’étaient en la matière d’aucune utilité. Même lorsqu’ils étaient employés dans
ces pays (certains l’étaient : monnaie, prix, salaire, banques, par exemple), ils ne désignaient
pas la même chose que dans une économie capitaliste. En voici quelques illustrations 8.
of Socialism ».
5 Souligné par moi.
6 Mises « Human Action », op. Cité, p. 696/697.
7 Cf. en particulier : Staline, op. cité ainsi que le « Manuel d’Economie Politique » de l’Académie des Sciences
de l’URSS.
8 On me permettra d’être ici rapide et schématique dans la mesure où ce qui suit (sur la monnaie, le combinat et
le Plan) a été exposé en détail par Christian von Hirschhausen dans « Du combinat socialiste à l’entreprise
Economie et propriété dans les socialismes Pierre-Noël Giraud
Cerna 4
Absence de monnaie
Il n’existait pas une, mais trois pseudo-monnaies dans les pays socialistes d’Europe de l’est.
Une monnaie papier, qui était distribuée aux membres des combinats et ne pouvait leur
servir qu’à acheter certains biens de consommations finales, lesquels ne représentaient
qu’une fraction limitée de la consommation de ces individus. Une monnaie scripturale, qui
servait à enregistrer les échanges entre combinats et qui était automatiquement créée par
leurs « déficits » et détruite par leurs « excédents » comptables. Une monnaie convertible en
devises étrangères par la Banque du Commerce extérieur, exclusivement utilisée dans le
commerce extérieur. Le point essentiel est que ces trois monnaies n’étaient pas convertibles
entre elles. Aucune n’avait donc les attributs d’un « équivalent général », que possède une
monnaie dans un capitalisme. Aucun combinat ne subissait une quelconque « contrainte
monétaire » qui l’aurait obligé à couvrir l’excédent de ses dépenses sur ses recettes par des
crédits gagés sur ses recettes futures. En conséquence les banques (certains organismes
étaient en effet appelés ainsi) n’étaient pas des banques au sens qu’a ce nom dans un
capitalisme, où les elles sont des institutions émettrices de monnaies équivalent général par
leur activité de crédit.
Les combinats n’étaient pas des entreprises
Les combinats, unités de production dans le socialisme, ne peuvent en aucune façon être
considérés comme ayant été des « entreprises », au sens qu’a ce nom dans un capitalisme.
C’étaient des entités « polyfonctionnelles ». Elles combinaient une fonction de production,
des fonctions que l’on qualifierait dans un capitalisme de « sociales » : fourniture gratuite de
biens de consommation, de loisirs, de services de santé, d’éducation, enfin des fonctions de
contrôle et de mobilisation politique de la population. Les combinats n’embauchaient pas de
« salariés ». On était « membre » d’un combinat. D’ailleurs la notion de salaire était très
différente : la monnaie-papier que recevaient les membres n’était qu’une fraction de ce que
leur fournissait le combinat et ne pouvait en aucune façon être considéré comme le prix de
la vente d’une force de travail.
Les trois fonctions principales d’un combinat n’étaient nullement hiérarchisées de manière
stable, les priorités étaient changeantes. Il en résultait l’impossibilité de mettre en évidence
une rationalité stable de la fonction productive. Celle-ci n’était certainement pas guidée par
un calcul économique, a fortiori par un calcul monétaire. D’abord les prix n’avaient
absolument pas le même sens que dans un capitalisme. Ils étaient fixés par le Plan en
capitaliste - Une analyse des réformes industrielles en Europe de l’Est ». L’Harmattan, Paris 1996.
Economie et propriété dans les socialismes Pierre-Noël Giraud
Cerna 5
fonction de considérations diverses et ne reflétaient même pas, comme on aurait pu s’y
attendre, une valeur travail corrigée par des objectifs de distribution. Ils ne pouvaient donc
servir à des calculs économiques visant à minimiser la quantité de facteurs de production
utilisés à une production donnée. Mais plus profondément, ce genre de calcul, qui aurait pu
être effectué en utilisant des valeurs travail au lieu des prix, n’était pas ce qui présidait aux
décisions concernant la production, car celles-ci prenaient aussi toujours en considération les
autres fonctions du combinat.
Un combinat n’était donc pas une entreprise, même « publique », de production. Il n’était
pas soumis, même de façon biaisée et imparfaite en raison du système de prix planifiés, à
une rationalité économique. C’était, selon nous, un morceau d’Etat : l’unité de base du parti-
Etat socialiste. Il en résultait que n’existait aucune rationalité spécifique et autonome de la
production. C’est ce qui faisait dire aux observateurs occidentaux superficiels, que
l’« économie » planifiée était synonyme d’inefficacité, et leur permettait de se gausser de
décisions qui, en économie capitaliste, apparaîtraient comme des absurdités. Les socialismes
n’étaient pas irrationnels, mais leur rationalité n’était pas « économique ». Objectifs
productifs, sociaux, politiques étaient inextricablement liés, définis et poursuivis par le parti-
Etat. La production n’était pas séparée de l’Etat.
Le Plan comme mécanisme de coordination
Dans les discours officiels, le Plan, après divers allers et retours d’informations avec les
unités de production, leur fixait les quantités à recevoir, produire et livrer. Or nous avons été
frappés d’une chose. Visitant des usines sidérurgiques, qui recevaient du minerai de fer et de
charbon, produisaient et livraient des rouleaux de tôles laminées, nous avons constaté qu’il
n’existait pas de dispositif de pesage, ni en amont à l’arrivée des wagons, ni en aval. On se
contentait de compter les wagons et le nombre de rouleaux produit. Les quantités n’étaient
donc connues qu’à 10 ou 20 % près ! En approfondissant les mécanismes de coordination
entre combinats, il nous est apparu qu’il existait d’une part un circuit papier : les documents
attestant que les objectifs de production avaient été remplis, que les produits avaient bien été
livrés aux combinats désignés, circulaient de leur côté. Tous ces documents étaient, sinon des
faux, du moins des approximations souvent grossières de la réalité. D’autre part, la
coordination réelle était assurée par les contacts directs et personnels des directeurs ou
cadres des combinats avec ceux de l’amont et de l’aval. Ils y passaient un temps
considérable. En réalité, les modes de coordination étaient identiques, entre combinats, à ce
qui se passait à l’intérieur d’un même combinat, entre ateliers. En ce domaine, il n’y avait
pas de solution de continuité aux frontières du combinat, qui aurait permis de dire qu’il
Economie et propriété dans les socialismes Pierre-Noël Giraud
Cerna 6
s’agissait, entre combinats et parce qu’ils étaient distincts, « d’échanges de marchandises 9.
D’ailleurs, dans l’histoire de l’URSS et des pays d’Europe de l’est, les frontières des
combinats furent en réalité très variables. A plusieurs reprises, il y eut rassemblement de
combinats dans des entités plus grandes allant jusqu’à de gigantesques combinats de branches
ou d’immenses combinats multi industries pratiquement auto suffisants (dans le domaine de
la production militaire en particulier), puis mouvement inverse de déconcentration. Aucune
logique de nature économique ne pouvait en effet présider à la définition des frontières d’un
combinat, alors que c’est le cas, en économie capitaliste, des frontières de l’entreprise 10.
De la ressource naturelle à l’utilisateur final, le flux de matière était organisé par le Parti,
dont tous les cadres dirigeants des combinats étaient membres. Le Plan n’était qu’une vague
indication et ses exigences satisfaites par le circuit papier. La coordination réelle, dans ce
vaste et unique atelier qu’était l’ensemble du système productif, était assurée par ces chefs
d’équipe qu’étaient les directeurs de combinats.
Absence de propriété
Le « Manuel d’économie politique » de l’Académie des Sciences de l’URSS y distingue deux
formes de propriété : la propriété du peuple entier (celle de l’Etat) et la propriété collective
(de groupes plus restreints du peuple : en pratique, les kolkhozes). Entre les unités de
production propriété d’Etat (les combinats) et les kolkhozes, il y a, selon le manuel,
échanges marchands. On peut le contester, dans la mesure où l’Etat fixait les prix agricoles
et les imposait aux kolkhozes. Mais il est inutile d’entrer ici dans ce débat. L’essentiel est
que le concept de propriété employé dans le socialisme n’a rien de commun avec celui
qu’emploie l’analyse économique des capitalismes.
Une caractéristique essentielle d’un droit de propriété dans un capitalisme est qu’il a une
valeur d’échange et peut toujours se vendre. Il en est ainsi aussi bien de la propriété publique
(étatique) que de la propriété privée. En fait deux distinctions sont pertinentes : absence de
propriété (donc libre accès de tous) ou propriété ; au sein de celle-ci : propriété collective
(incluant la propriété étatique) ou individuelle. Un droit de propriété collectif n’est vendable
que si la collectivité qui le détient en décide ainsi, selon des procédures de décision
spécifiques au type de collectif propriétaire. La distinction ne porte en aucune façon sur la
nature du droit. A titre d’illustration de l’identité « économique » entre propriété d’Etat et
9 Ainsi Bettelheim, qui voyait dans l’existence d’échanges monétaires (on a vu ce qu’il en était, cf. plus haut)
entre combinats considérés comme des « entreprises », la raison de la subsistance de la « forme marchandise »
dans le socialisme, était-il à notre avis dans l’illusion. « Calcul économique et formes de propriété ». op. cité.,
p. 82.
10 Depuis Coase et son célèbre article « The nature of the firm », c’est même un champ assez actif de l’analyse
économique contemporaine.
Economie et propriété dans les socialismes Pierre-Noël Giraud
Cerna 7
privée, remarquons que lorsqu’un Etat décide de créer un droit de propriété sur une ressource
productive auparavant d’accès libre (par exemple : l’air), il peut indifféremment décider de
se l’approprier puis de la « louer » par un système de taxe appliquée à ceux qui polluent l’air,
ou de la vendre à des particuliers, en faisant ainsi un droit de propriété individuel, puis
d’organiser un marché de « droits à polluer ». On démontre que les deux solutions sont
strictement équivalentes quant à la poursuite de l’objectif initial de l’Etat, qui était de réduire
la pollution en supprimant l’accès libre à l’air. Bref, dans un capitalisme, toute propriété
d’Etat a une valeur marchande, si bien qu’une « privatisation » n’est, techniquement, qu’une
simple formalité.
Qu’un droit de propriété soit essentiellement vendable, transformable en équivalent général,
se manifeste également par l’évolution de certains droits de propriété dans le sens d’un
détachement croissant de la valeur d’échange et de la valeur d’usage. Il en est ainsi, en
particulier, des droits de propriété sur les moyens de production. Dans le cas des sociétés
anonymes, les droits de propriété sur les moyens de production de l’entreprise sont les
actions de la société. Les actions sont des titres financiers particulièrement « liquides »,
c’est-à-dire échangeables quasi instantanément contre de la monnaie et pour qui l’aller et
retour monnaie -titre - monnaie ne fait perdre qu’une fraction minime de la monnaie
initiale. Ils sont donc, parmi l’ensemble des droits de propriété, parmi les plus proches de la
monnaie elle-même, ce que ne sont pas les droits de propriété portant directement sur une
machine. On trouve également cette tendance dans le développement des contrats à terme,
des droits de propriété sur des marchandises qui sont particulièrement liquides. D’une
manière plus générale, l’essor des activités financières dans les capitalismes, dont le
développement de l’actionnariat et des marchés dérivés ( où sont cotés les contrats à terme)
sont deux illustrations, s’inscrit dans ce mouvement de séparation de la valeur d’usage et de
la valeur d’échange des droits de propriété, qui tend à les rendre le plus liquide possible, c’està-
dire le plus proche possible de la monnaie.
Naturellement, le développement de la forme juridique société anonyme pose le problème de
qui dirige réellement l’entreprise : les actionnaires ou les dirigeants ? Problème que l’on
formule parfois sous la forme : Qui en est le réel « propriétaire » ? Nous n’entrerons pas ici
dans ce débat, sauf pour faire remarquer que les rapports de pouvoir entre actionnaires et
dirigeants sont commandés par le fait que les actionnaires peuvent à tout moment vendre
leurs droits de propriété s’ils ne sont pas contents des dirigeants. Où se confirme donc qu’est
essentiel le caractère de marchandise d’un droit de propriété dans un capitalisme.
Rien de tel évidemment dans les socialismes. La propriété, du peuple entier ou collective, ne
pouvait se vendre. Le nom, ici encore, ne désigne pas la même chose. Il faut soutenir qu’il
n’y avait pas de propriété dans les socialismes, au sens qu’à ce nom dans les capitalismes. La
question : « qui dirigeait réellement un combinat ? » se pose évidemment aussi. Mais
Economie et propriété dans les socialismes Pierre-Noël Giraud
Cerna 8
l’aborder en se demandant qui en etait propriétaire n’est à mon avis d’aucun secours. En
témoignent la complexité et l’embarras manifeste des analyses de Bettelheim11, qui cherche
à emprunter cette voie. Elle le conduit à des distinctions complexes : propriété - possession
- détention, qui sont utilisées de manière peu convaincante, alors que le problème qu’il pose
est en réalité : « qui dirige le parti-Etat ? », et qu’il aurait sans doute mieux valu l’aborder
directement, avec les concepts adéquats, dont celui de propriété ne fait à mon avis pas
partie.
Les socialismes
Les socialismes « réellement existants » avaient donc, dès les années 30 en URSS et 50 en
Europe de l’Est, très largement rempli leur programme initial : « absenter la marchandise, la
monnaie et la loi de la valeur ». A preuve supplémentaire, le fait que toutes les tentatives de
« réforme », visant à introduire une dose de marché, de monnaie et d’appropriation privée
d’une partie des « profits » dans la gestion et la coordination des combinats, se sont soldées
par des échecs 12. On ne pouvait réformer en « déplaçant le curseur » entre plan et marchés,
entre propriété publique et privée, car ces derniers n’existaient pas. Dans ces conditions, les
concepts économiques pertinents pour l’analyse des capitalismes sont inopérants pour
l’analyse des systèmes productifs socialistes. La production n’y avait aucune autonomie,
aucune dynamique propre séparable de la politique, ou plus précisément du développement
historique du parti-Etat, dans ses dimensions internes13 et externes14. En conséquence,
aucune analyse séparée des phénomènes de production et de distribution n’y était
pertinente. Il n’y avait pas d’économie dans les socialismes. On ne pouvait en faire une
« économie ».
11 Bettelheim op. cité, p. 57, 112, 122.
12 Il en va différemment en Chine depuis 1978. Le cas chinois mériterait un long développement. Disons
simplement ici que la propriété individuelle et la coordination marchande ont été introduites « à côté » du
système des combinats (Danwei en Chine), et non en son sein. Dans une seconde phase, en cours, cette
coexistence est utilisée pour éroder progressivement les Danweis..
13 On a ainsi, semble-t-il, beaucoup sous-estimé l’importance en l’URSS de la politique d’occupation et de
peuplement russe de l’espace asiatique. A elle seule, elle explique bon nombre d’ « aberrations » productives,
aux yeux d’une logique économique.
14 En URSS, rôle évidemment essentiel, dans la dynamique du système productif, de la Guerre froide et de la
course aux armements.
Economie et propriété dans les socialismes Pierre-Noël Giraud
Cerna 9
2. A propos des post-socialismes
Cette discussion est loin de ne présenter qu’un intérêt historique. Les conceptions
dominantes sur la nature des socialismes de types soviétiques ont en effet inspiré les
politiques « économiques » mises en oeuvre après l’effondrement des Etats socialistes. Le
terme presque universellement employé de « transition » (du socialisme au capitalisme) en
témoigne. Pour la plupart des économistes occidentaux, d’accord en cela avec les
« réformateurs » des socialismes, ces économies se situaient donc en bas à gauche d’un plan
décrivant l’ensemble des économies possibles, dont les deux axes sont :
- Mode dominant de coordination (abscisse) : de 100 % plan à 100 % marché
- Type dominant de propriété (ordonnée) : de 100 % publique à 100 % privée
La vision de la « Transition »
Privé
Capitalisme
Plan Marché
Socialisme
Publique
Pour réussir la transition, il suffisait donc, selon cette conception :
1) De passer du Plan au Marché : supprimer le Plan et laisser l’offre et la demande fixer les
prix sur les marchés.
2) De privatiser les « entreprises publiques ».
Autrement dit, selon la conception de la « transition », les ex-pays socialistes d’Europe de
l’est relevaient du même type de thérapeutique que les pays capitalistes qui s’étaient laisser
aller à donner une place « excessive » à l’Etat dans l’économie, tels le Chili avant Pinochet
Economie et propriété dans les socialismes Pierre-Noël Giraud
Cerna 10
ou la Grande Bretagne avant Thatcher. Ce furent d’ailleurs souvent les experts qui avaient
conseillé le Chili, qu’on appela au chevet de la Pologne et des autres pays post-socialistes15.
Or, cela s’est avéré impossible. Le point d’impossibilité fut la privatisation des combinats.
Ce n’était pas, comme les experts l’ont cru dans premier temps, que la première réforme -
la création de marchés - n’étant pas assez avancée, les marchés nationaux naissant n’étaient
pas encore à même « d’évaluer » correctement les droits de propriété qu’y s’y offraient. En
effet on a tenté d’en vendre à des entreprises étrangères, très généralement sans succès. La
raison de fond tenait à la nature même des combinats. L’impossibilité de les vendre tels
qu’ils étaient a révélé cette nature. Les combinats n’étaient pas des « entreprises publiques».
On peut en effet très facilement privatiser une entreprise publique dans un capitalisme. On
ne peut pas privatiser ce qui était un morceau de parti-Etat socialiste, même après
l’effondrement de la tête de ce dernier. Il fallait auparavant pousser beaucoup plus à fond la
destruction de l’Etat ancien
Il a donc fallu faire éclater les combinats, en séparer les fonctions sociales et les transférer
au nouvel Etat, en découper les entités productives, en supprimer un grand nombre, puis
désigner des propriétaires initiaux, avant de finalement laisser les marchés redistribuer les
droits de propriété. Bref il a fallu, sur et à partir des décombres du parti-Etat socialiste, créer
des droits de propriété auparavant inexistants (et pour cela créer des entités appropriables)
et construire un nouvel Etat de type capitaliste, c’est à dire séparé de la production. C’est
pourquoi le terme de transition nous paraît inadéquat. Il y a eu rupture radicale, par
effondrement de l’Etat,16 et construction de quelque chose d’entièrement nouveau. Ce
processus de création de droits de propriété a pris des formes très variables, dont les deux
extrêmes furent la RDA d’une part, où il fut rapide et centralisé par la Treuhandanstalt et
les Etats issus de l’éclatement de l’Union soviétique d’autre part, où il est, en 2000, encore
inachevé.
15 Jeffrey Sachs, de Harvard, fut un des plus connus.
16 C’est là la différence fondamentale avec la Chine où le parti-Etat reste aux commandes.
Economie et propriété dans les socialismes Pierre-Noël Giraud
Cerna 11
3. Sur la pensée économique
Les concepts de l’économie, si l’on entend par là ceux que définit et articule la pensée
économique depuis Adam Smith17, c’est-à-dire depuis qu’un discours s’autonomise des autres
discours sur la société et prend pour objet : « La création et la répartition de la richesse
matérielle »18, ne sont donc pas universels, au sens où ils permettraient d’analyser cet objet
dans n’importe quelle société. L’épreuve de l’analyse des systèmes productifs socialistes et
des enjeux initiaux du post-socialisme sanctionne cette non-universalité. Elle autorise aussi
quelques propositions sur son origine.
L’impossibilité de produire une analyse économique du socialisme résulte de celle de séparer
les décisions concernant la production d’autres décisions, politiques en particulier, et de leur
attribuer une rationalité spécifique, autonome.
Quand la production est interne au parti-Etat, son orientation, son rythme d’augmentation,
le développement technique et sa répartition géographique résultent de décisions politiques.
La production n’est qu’un aspect de l’histoire du parti-Etat. Elle en subit les scansions. En
URSS : collectivisation de l’agriculture et rapport agriculture - industrie qui en résulte, guerre
antinazie, guerre froide, colonisation des territoires asiatiques. En Chine : collectivisation,
grand bond en avant, communes populaires, révolution culturelle, réforme de Deng en 1978,
accélération de la réforme en 1983. Si l’on tient absolument à parler d’une « économie »
socialiste, au sens de l’objet, elle est entièrement subordonnée à la politique. Si l’on tient
absolument à parler « d’économie » en tant que pensée de cet objet, ce n’est qu’une branche
de l’histoire d’un socialisme particulier. Les concepts classiques de l’économie des
capitalismes y sont, on l’a vu, inadéquats.
Il ne peut donc y avoir économie, à la fois objet et pensée de cet objet qu’à deux conditions.
Premièrement la séparation de la production et de l’Etat, donc que la production résulte
essentiellement de décisions individuelles. Deuxièmement que les comportements de ces
« acteurs » individuels soient stables dans le temps. La stabilité des comportements est en
effet une condition pour que l’analyse économique puisse découvrir et fonder
rationnellement des régularités, des tendances, pour certains auteurs des « lois ». Car la
pensée économique ne fait qu’expliciter des comportements stables et modéliser les effets de
17 On peut à la rigueur remonter aux mercantilistes.
18 Cf. la célèbre lettre de Ricardo à Malthus : L’économie politique est selon vous une enquête sur la nature et
les causes de la richesse. J’estime au contraire qu’elle doit être définie comme une enquête au sujet de la
répartition du produit de l’industrie entre les classes qui concourent à sa formation. Débat, donc, entre les
classiques sur « l’accent » : création ou répartition, mais accord sur l’objet.
Economie et propriété dans les socialismes Pierre-Noël Giraud
Cerna 12
leurs interactions. Il s’agit toujours, au fond, de comportements individuels. C’est
explicitement le cas dans la microéconomie néoclassique. Mais cela l’est aussi dans
l’économie politique classique, qui regroupe les individus en classes sociales, et dans la
macroéconomie keynésienne qui les regroupe en catégories statistiques. La classe des
capitalistes ( chez les classiques, Marx compris) ou le groupe des « entreprises » (dans la
macroéconomie) se comporte comme le capitaliste individuel ou le chef d’entreprise
« représentatif ».
Selon moi, la seule institution capable d’opérer la séparation de l’économie et de l’Etat et
d’assurer la stabilité des comportements individuels est la propriété individuelle. Les
individus n’ont de comportements stables à l’égard de la richesse, autonomisant ainsi les
phénomènes de production et de répartition, que parce qu’ils y sont contraints par les
rapports sociaux engendrés par la propriété individuelle, donc dans les sociétés où domine
cette forme de propriété : les sociétés capitalistes. Si l’histoire est l’histoire de l’Etat,
l’économie, dans les capitalismes, est donc a - historique. Elle impose dans l’histoire d’un
capitalisme la massive stabilité de comportements engendrés par les rapports sociaux fondés
sur la propriété individuelle.
Tout un courant de pensée économique, néoclassique à l’origine, soutient une thèse
différente. Hayek, qui en est le fondateur, affirme que la stabilité des comportements à
l’égard de la richesse est dans la « nature humaine », et qu’elle n’est que l’expression de la
raison. Il s’ensuit que l’économie, selon cette conception, peut prétendre à l’universalité.
Elle se présente comme la science du comportement rationnel, par définition a – historique,
mais cette fois à l’oeuvre dans n’importe quelle société. Elle est l’universel a – historique..
Elle prétend donc non seulement modéliser la production et la répartition dans toute société
possible, mais aussi bien le suicide, la criminalité, le mariage, le choix des études, etc., toutes
les activités censées être gouvernées par une évaluation comparative individuelle des
avantages et des inconvénients, des joies et des peines. L’analyse des socialismes montre que
l’ambition de cette conception de l’économie est démesurée. Comme le montrerait aussi, à
mon avis, l’examen critique de tout ce qui s’est dit, sous le nom d’anthropologie
économique, de la production et de la répartition dans les sociétés pré capitalistes.
Que, dans les capitalismes, la production soit séparée de l’Etat et gouvernée par des
comportements individuels ne signifie évidemment pas que l’Etat n’intervienne pas sur ces
comportements, et donc sur l’économie. Mais il le fait en extériorité, par des contraintes
réglementaires, fiscales, des manipulations de la valeur de la monnaie, qui encadrent et
limitent l’exercice des droits de propriété individuels. Néanmoins, les interventions étatiques
Economie et propriété dans les socialismes Pierre-Noël Giraud
Cerna 13
sur l’économie peuvent, dans certaines circonstances, être modifiées19 de manière telle
qu’elles engendrent des dynamiques économiques très différentes de celles de la période
antérieure. Ainsi de l’ensemble des interventions étatiques qui, dans les pays riches et au
niveau des rapports entre Etats20, ont été mises en place dans l’après-guerre. Elles ont
donné aux capitalismes de ces pays un cours différent de celui d’avant-guerre. Si bien que,
même en la restreignant à l’analyse des capitalismes, l’économie ne peut prétendre élaborer,
comme Marx le pensait, les lois générales « du » capitalisme. Tout ce qu’elle peut faire,
c’est élaborer les lois d’un capitalisme particulier, défini par des interventions étatiques,
elles-mêmes stabilisées, d’un certain type21.
En bref, il n’y a d’économie que capitaliste. La pensée économique ne peut penser la
production et la répartition que dans les capitalismes, seules sociétés où elles sont séparées
de l’Etat et donc susceptibles de connaître, au moins pendant certaines périodes, des
évolutions autonomes analysables en tant que telles.
19 Ce qui est une décision politique.
20 Les accords de Bretton Woods.
21 J’ai développé plus longuement ce point dans « L’Inégalité du Monde », chp. 1. Gallimard. Collection Folio
Actuel. Paris, 1996.http://www.cerna.ensmp.fr/Documents/PNG-Cerisy.pdf

Modifie par Modifié par MISS114 le 02/06/2


02/06-2006 à 09:17une étude sur les anciens régimes socialiste en Europe de l'est (et via la Chine) avant l'effondrement du mur de Berlin (ton texte) ??

Je l'ai lu et il n'y a aucun lien avec le problème que nous subissons actuellement et qui a pour nom mondialisation = fuite des capitaux

Il s'agit bien d'un mécanisme libéral mondial.

Qui n'est pas concerné ?

Pour reprendre le schéma, les hommes politiques actuellement au gouvernement, sont actionnaires des sociétés américaines Esso et Total. Cela ne vous interpelle pas ?

Y réfléchir pour mieux comprendre les augmentations successives du carburant.

La question pour l'heure n'est pas de trouver une autre énergie (si c'est important...)
il faut surtout stopper au plus vite l'exploitation de l'homme par l'homme.


  • grolou
02/06-2006 à 09:54Cerna, Centre d’économie industrielle
Ecole Nationale Supérieure des Mines de Paris
60, boulevard Saint Michel
75272 Paris Cedex 06 – France
Tél. : 33 (1) 40 51 90 71 – Fax : 33 (1) 44 07 10 46
giraud@cerna.ensmp.fr – http://www.cerna.ensmp.fr
Mondialisation et dynamique des inégalités
Pierre-Noël Giraud
Article paru dans la revue “Risques”
Octobre 2002
Mondialisation et dynamique des inégalités P.N. Giraud
Cerna 2
Résumé1
Le débat sur les inégalités et sur le rapport entre mondialisation et inégalités s’amplifie
régulièrement avec la montée en puissance des mouvements « anti-mondialisation libérale ».
L’article présente les faits tels qu’ils sont établis par les études récentes, et résume les termes
principaux du débat.
Le débat sur les inégalités et sur le rapport entre mondialisation et inégalités, encore confidentiel
au milieu des années 90, s’amplifie régulièrement depuis. Qu’entend-on par inégalités et peuton
les mesurer de manière rigoureuse ? Les inégalités économiques sont-elles croissantes ? La
mondialisation est-elle coupable de l’accroissement de certaines inégalités ? Lesquelles et par
quels mécanismes ? Ou bien sont-ce les technologies de l’information ? Ou encore les
modifications de l’organisation des entreprises et des marchés du travail ? Existe-t-il un lien
entre inégalités et croissance ? L’inégalité, en particulier dans le Tiers Monde, entrave-t-elle le
rattrapage et faut-il donc s’en soucier, ou suffit-il d’y combattre la pauvreté ? Ces questions font
désormais l’objet de nombreuses études, empiriques et théoriques, qui permettent de clarifier
quelque peu les termes d’un débat qui s’amplifie, en particulier avec la montée en puissance des
mouvements « anti-mondialisation libérale »
1. Inégalités économiques, de quoi parle-t-on ?
On doit considérer trois types d’inégalités économiques : 1) Les inégalités entre pays, mesurées
par les écarts entre indicateurs de niveaux de vie moyens On les appellera inégalités
internationales. Elles diffèrent significativement selon leur mode de calcul : les PIB par habitant
sont-ils calculés aux taux de change de parité de pouvoir d’achat (PPA) ou aux taux de change
courant ? Les données par pays sont-elles pondérées ou pas par la population ? 2) Les inégalités
internes à chaque pays. Elles sont généralement mesurées par les coefficients de Gini ou de
1 Cet article est une version développée d’un article : « Inégalités : faits et débats », publié dans Sociétal
en janvier 2002.
Mondialisation et dynamique des inégalités P.N. Giraud
Cerna 3
Theil2 de la distribution des revenus des ménages ou par des mesures plus simples telles l’écart
entre les revenus moyens des 10 % les plus riches et des 10 % les plus pauvres dans le pays. 3)
L’inégalité « mondiale », où l’on considère la population mondiale comme un tout, et que l’on
mesure de la même manière que l’inégalité interne à un pays. Ce dernier type d’inégalité est
évidemment la résultante des deux premiers.
2. Les évolutions des dernières décennies
2.1 Les inégalités mondiales
Bourguignon et Morrisson (Bourguignon et Morrisson, 2001) se sont livrés à une compilation
des données disponibles pour la période 1820-1992. Les données chiffrées sont résumées par le
graphique 1. Leur résultat principal est que l’inégalité mondiale est presque exclusivement
déterminée par l’inégalité internationale, période 1910-1950 mise à part. Elle croît rapidement
entre 1820 et 1910, stagne entre 1910 et 1950 en raison d’une forte réduction des inégalités
internes, reprend sa progression à partir de 1950, mais à un rythme moindre, car l’inégalité
internationale croît moins vite qu’entre 1820 et 1910. Pour le dernier demi-siècle, leur constat
est simple à formuler : les inégalités internationales s’accroissent, les inégalités internes aussi et
donc les inégalités mondiales. Mais ce constat est, d’une part contesté, d’autre part trop général
pour refléter la complexité réelle des évolutions. Les contestations sont fondées sur les
difficultés de mesures, qui tiennent tant à la qualité des données qu’aux méthodes adoptées. On
dispose donc de plusieurs évaluations. Certaines minimisant la croissance des inégalités
mondiales, d’autres, telle celle de Milanovic (Milanovic, 2002) pour la période de 88-93,
l’amplifiant. Mais l’essentiel est que ces évolutions générales résultent de tendances très
contrastées, tant au niveau des inégalités internationales qu’internes.
2.2 Les inégalités internationales
Dans une étude sur l’évolution des inégalités internationales depuis les années soixante, réalisée
sur un échantillon de 115 pays en pondérant les revenus par habitant par la population, Arne
Melchior (Melchior, 2001) trouve que l’inégalité internationale diminue depuis les années 60 si
l’on calcule les revenus en utilisant les taux de change de PPA, mais augmente avec les taux de
change courant. Cela suppose que les taux de change courant des pays les plus pauvres se
dégradent régulièrement par rapport aux taux PPA, un phénomène dont l’interprétation n’est pas
2 Ces deux outils de statistique descriptive mesurent « l’inégalité » d’une distribution, de revenus par
exemple. Ils varient tous deux entre 0 et 100 (ou entre 0 et 1, selon les présentations). O signifie une
distribution uniforme (égalité complète) et 100 la plus extrême inégalité.
Mondialisation et dynamique des inégalités P.N. Giraud
Cerna 4
aisée. Des calculs du CEPII (Bensidoun, Chevallier, Gaulier, 2001), utilisant les mêmes
conventions soulignent que la réduction de l’inégalité internationale résulte largement de la forte
croissance que connaît la Chine. En omettant la Chine, la baisse de l’inégalité internationale
dans les décennies 80 et 90 se transforme en légère hausse.
Un chiffre global en matière d’inégalités internationales est en vérité de peu d’intérêt, car il
dépend très fortement de méthodes de calcul : choix du taux de change et de la pondération.
Selon les cas, les résultats diffèrent significativement, même si les tendances, elles, divergent
moins. Ce qui est en revanche certain, c’est que certaines inégalités internationales
s’accroissent, tandis que d’autres se réduisent. Ainsi le rapport entre le PIB/ha des 20 pays les
plus riches et celui des 20 pays les plus pauvres est passé de 17 en 1960 à 37 en 1996. Mais en
1960, les 20 pays les plus pauvres ne représentaient que 5 % de la population mondiale. En
revanche, durant les décennies 80 et 90, l’Asie est en rattrapage.
Croissance annuelle du PIB/ha Population 1999 en
millions
80/90 90/99
Monde 0,9 0,5 5 975
Pays Riches 2,5 1,9 891
Europe de l’est et Asie centrale 1,5 -2,9 475
Moyen orient et Afrique du nord -1,1 0,8 290
Amérique latine -0,3 1,7 509
Afrique sub saharienne -1,2 -0,2 642
Asie de l’est et pacifique 6,4 6,1 1 837
Asie du sud 3,5 3,8 1 329
Source : Banque Mondiale, World Development Report. 200/2001. Calcul à partir des tableaux 3 et 11 de : Selected World
Development Indicators.
Il est donc incontestable, même en tenant compte des erreurs éventuelles de mesure, qu’en Asie
un ensemble de pays comprenant 3,2 milliards d’individus, soit plus de la moitié de la
population mondiale, est engagé depuis au moins 20 ans dans un processus de rattrapage des
pays riches, mesuré par une croissance plus rapide de leur revenu par habitant moyen, ce dernier
terme, « moyen », étant évidemment essentiel. En revanche, toujours selon le même critère, des
continents entiers s’enfoncent, ce qui n’exclut pas qu’en leur sein, certains pays fassent mieux
que d’autres. En particulier, la position de l’ensemble des Pays les Moins Avancés (PMA , selon
la définition de la Banque Mondiale : pays à revenus inférieurs à 1000 $ PPA en 1965) s’est
dégradée : leurs revenus par habitant ont cru moins vite que la moyenne mondiale dans les
années 80 et 90. Pour beaucoup, ils ont même diminué, comme si ces pays étaient pris dans une
« trappe de pauvreté ».
Quelle est la responsabilité de la mondialisation dans ces évolutions ? Une étude de la Banque
Mondiale (Banque mondiale, 2001) souligne que 24 pays en développement qui ont renforcé
leur intégration mondiale durant les deux dernières décennies ont connu une croissance plus
vive que les pays moins intégrés. Mais cette corrélation n’est pas confirmée par des études plus
Mondialisation et dynamique des inégalités P.N. Giraud
Cerna 5
systématiques (Rodriguez et Rodrick, 1999 ; Bensidoun, Gaulier et Unal-Kesenci, 2001) : sur
l’ensemble des pays du Sud, on ne trouve pas de corrélation vraiment significative entre
ouverture commerciale et croissance. La corrélation est en revanche forte entre investissement
direct et croissance, mais quelle est la cause, et quel est l’effet ? Quoiqu’il en soit, l’approche
statistique, qui traite de la même façon l’Ouganda et la Chine, est ici d’un intérêt limité.
Il paraît peu contestable que pour les pays d’Asie en rattrapage, la mondialisation a été un
facteur favorable, même en admettant que les facteurs structurels (taux d’alphabétisation, égalité
initiale, taux d’épargne) et de politique économique interne sont très probablement essentiels.
L’ouverture commerciale tire en effet la croissance et attire les investissements directs, facteurs
essentiels de transferts de technologie et de savoir faire. Les flux financiers ont complété une
épargne nationale déjà élevée.
En revanche, que la mondialisation ait été un obstacle à la croissance d’autres pays du Sud
paraît une thèse plus difficile à argumenter. Certains phénomènes ont cependant pu jouer un rôle
négatif. Une ouverture trop rapide aux flux de capitaux mobiles, engendrant des crises de
change aux effets récessifs profonds (Amérique latine de façon récurrente, Asie du sud est en
1997). La subvention aux exportations agricoles des pays riches, qui détruisent les agricultures
vivrières. Les accords TRIPS sur la propriété intellectuelle, qui entravent la production de
médicaments génériques. Et surtout, pour la période la plus récente et pour l’avenir, la
suppression, dans le cadre de l’OMC après l’Uruguay round, du « Traitement Spécial et
Différencié » pour les pays en développement, qui leur avait permis dans les années 69 et 70 de
bénéficier de l’ouverture des pays riches tout en conservant certaines possibilités de protection
de leurs industries naissantes. Mais, plutôt que de la mondialisation en soi, il ne s’agit là que de
modalités particulières de la mondialisation actuelle, qui peuvent être modifiées, et qui sont
d’ailleurs pour certaines à l’agenda de l’OMC depuis Doha.
En conclusion, il semble possible d’affirmer que la mondialisation est un facteur favorable au
rattrapage des pays du Sud qui savent en tirer parti. Ceci suppose qu’ils disposent d’un Etat fort
et légitime, qui maîtrise le processus d’ouverture et l’accompagne de politiques internes
adaptées. Faute de quoi, le pays voit se développer une série de cercles vicieux qui l’enferment
dans une trappe de pauvreté. Dans ce cas, non seulement la mondialisation n’engendre aucun
processus automatique de sortie de cet état de crise, mais contribue sans doute à les y maintenir.
D’autre part, il existe à l’évidence un phénomène de file d’attente. L’ouverture et la taille des
marchés des pays riches ainsi que les flux d’investissements directs qui en proviennent ne sont
pas illimités. De plus, ces facteurs de croissance pour les pays émergents n’ont aucune raison
d’être « équitablement » répartis. En témoigne la Chine qui se taille une part de lion dans ces
deux domaines depuis vingt ans. Même avec de « bonnes » politiques nationales, les autres
Mondialisation et dynamique des inégalités P.N. Giraud
Cerna 6
devront probablement attendre que les premiers pays émergents contribuent à leur tour à tirer
leur propre croissance.
2.3 Les inégalités internes
De manière générale, tant Bourguignon et Morrisson que Milanovic concluent à un
accroissement d’ensemble des inégalités internes. Selon ce dernier, le coefficient de Theil pour
les inégalités internes augmente de 19.4 à 22.4 entre 1988 et 1993: une croissance tres rapide.
Cependant, ici encore, les évolutions par pays sont contrastées, et l’analyse de ces différences
est indispensable.
2.3.1 L’inégalité interne dans les pays du Sud.
La situation dans ces pays est contrastée. Tout d’abord le degré d’inégalité interne,
généralement supérieur à celui des pays de l’OCDE (mais pas de tous) varie beaucoup d’un
pays à l’autre. Pour ne citer que des pays peuplés :
Indices de Gini (en général pour le milieu des années 90)
Chine 40 Brésil 59
Inde 38 Mexique 55
Indonésie 36 Nigéria 51
Bengladesh 34 Afrique du Sud 59
Source : Banque Mondiale, World Development Report. 2000/2001
A titre de comparaison, la même source donne 33 pour la France et 41 pour les Etats Unis3.
Ensuite, les tendances de ces dernières années sont différentes. Ainsi, par exemple, deux pays
situés dans le même environnement, le Brésil et le Mexique, ont connu des évolutions opposées.
Le Gini a diminué de 62 (record pour un grand pays) à 59 entre 1976 et 1996 au Brésil, tandis
qu’il a augmenté au Mexique de 49 à 55 entre 1984 et 1994 (année de la dernière violente crise
de change du peso).
L’Asie, dont on a vu la contribution décisive à la réduction des inégalités internationales, est
aussi une zone où les inégalités internes se sont accrues dans certains pays. C’est
particulièrement vrai en Chine, comme l’illustrent les mesures de Chen et Wang (Chen et Wang,
2001) : croissance rapide et réduction de la pauvreté absolue sont allées de pair avec la
croissance des inégalités, tant dans les campagnes que dans les villes.
3 Selon le rapport du CAE cité ci-après, les chiffres seraient : France : 29, Etats Unis : 45.
Mondialisation et dynamique des inégalités P.N. Giraud
Cerna 7
Évolution de la pauvreté et des inégalités de revenus en Chine 1990-1999
1990 1999
Population vivant avec moins de 1 $ par
jour en %
Campagnes 42,5 24,9
Villes 1 0,5
Chine 31,5 17,4
Indice de GINI
Campagnes 30 34
Villes 23 30
Chine 35 42
Source; Chen et Wang, 2001
Dans le cas de la Chine, le rôle de la mondialisation dans la croissance des inégalités internes
paraît aussi peu contestable que son rôle, positif, dans le processus de rattrapage. Les bénéfices
de l’ouverture et des réformes économiques qui vont de pair ont été inégalitairement répartis
entre provinces chinoises et parmi les Chinois. Mais on peut considérer qu’il s’agit là très
largement d’une question de politique intérieure. Elle résulte en partie de la volonté du
gouvernement de procéder par expériences pilotes géographiquement localisées et par étapes.
Le gouvernement chinois conserve des moyens considérables de contrôler la montée des
inégalités internes et pourrait les employer.
La même chose peut être dite de nombreux autres pays en rattrapage rapide. Spontanément, la
mondialisation, tout en tirant la croissance, engendre des inégalités. Mais il revient au
gouvernement de corriger ces évolutions spontanées. Il a même, à un certain stade, le plus grand
intérêt à la faire s’il veut que la croissance du marché intérieur relaie la croissance tirée par les
exportations. Les exemples de la Corée du Sud, de Taiwan ou de Singapour démontrent que cela
est possible.
Le lien complexe entre inégalité et croissance dans le Tiers Monde suscite d’ailleurs un nombre
croissant de travaux théoriques et empiriques4. Pour beaucoup d’entre eux, une trop forte
inégalité interne est susceptible d’entraver la croissance. Les mécanismes envisagés sont divers.
Ils relèvent soit de l’économie politique : dans un système démocratique, une forte inégalité
peut conduire à des transferts publics élevés qui réduiraient l’efficacité économique ; soit des
imperfections des marchés du capital et de l’assurance : une forte inégalité empêche les plus
pauvres d’avoir accès au crédit et à l’assurance et de déployer leur potentiel productif, tandis
qu’elle désincite les plus riches (devenus de purs rentiers) à le faire ; soit de l’économie du
crime et de la corruption, qui analyse leurs liens avec l’inégalité et leur coût social.
Il n’existe cependant pas, pour le moment, de vérification statistique incontestable de ce lien
entre croissance et inégalités. Cependant des indices (le tableau ci-dessus montre que l’Asie, qui
4 On trouvera une introduction à ces travaux, avec références, dans Ferreira (2001).
Mondialisation et dynamique des inégalités P.N. Giraud
Cerna 8
croit plus vite que l’Amérique latine et l’Afrique, est aussi plus égalitaire) et les modèles
théoriques incitent désormais à s’interroger sur l’objectif officiel actuel de la Banque Mondiale
et de la plupart des agences de développement : réduire la pauvreté absolue. Est ce suffisant,
même d’un strict point de vue économique ?
2.3.2 Les inégalités internes dans les pays riches
Evolutions contrastées au sein de ces pays également. Longtemps, la vision dominante fut que
les mêmes causes produisaient une augmentation des inégalités salariales au sein des pays à
marché du travail flexible (Etats-Unis, Grande Bretagne) et du chômage dans les autres (Europe
continentale), et que la cause majeure était un progrès technique biaisé en défaveur du travail
non qualifié. La mondialisation, réduite en l’occurrence à la concurrence commerciale des pays
émergents, n’était créditée que de 10 à 30 % du phénomène, selon les études. Depuis,
l’évolution des inégalités a été plus précisément quantifiée5, et le débat sur les causes s’est
enrichi.
Une des études récentes approfondies sur l’ensemble des pays de l’OCDE est celle de Förster et
Pellizzari (Förster et Pellizzari, 2000). Elle confirme la forte croissance des inégalités aux Etats
Unis, en Grande Bretagne et en Australie à partir de la fin des années 70. Cette tendance touche
la plupart des autres pays à partir de la fin des années 80, à l’exception de la Grèce, du Canada
et de la Finlande. Dans un grand nombre de pays, la croissance de l’inégalité est surtout due à la
croissance plus rapide des hauts revenus (la tranche des 20 % les plus élevés). Mais le résultat le
plus intéressant est sans doute que les inégalités des revenus marchands ont augmenté partout
(sauf en Irlande) et que ce sont donc les transferts qui expliquent les résultats plus contrastés
que l’on constate au niveau des revenus disponibles.
Dans le cas de la France, on dispose d’une synthèse très complète avec le rapport récent du
CAE : « Inégalités Economiques » (CAE, 2001) tant pour ce qui est des évolutions récentes
(rapport Atkinson, Glaude, Olier) que depuis un siècle (rapport Piketty). Ce rapport donne
également quelques éléments de comparaisons internationales, avec les Etats-Unis et la Grande
Bretagne en particulier.
Pour ce qui est des évolutions récentes, donc susceptibles d’être liées à la vague contemporaine
de mondialisation, les principaux résultats sont les suivants : 1) L’inégalité des revenus
individuels disponibles (après transferts) est aujourd’hui moindre que ce qu’elle était dans les
années 60, l’essentiel de la réduction datant des années 70. 2) Elle a cependant commencé à
croître dans les années 90. 3) Les transferts continuent à jouer un rôle correctif des évolutions de
Mondialisation et dynamique des inégalités P.N. Giraud
Cerna 9
marché très significatif. 4) Les inégalités de revenu disponible sont un indicateur insuffisant. Si
l’on veut rendre compte de la divergence entre des inégalités de revenus en progression récente
et objectivement faible et le sentiment répandu, dont témoignent des enquêtes, d’une beaucoup
plus forte croissance des inégalités, d’autres facteurs doivent être pris en compte : inégalité
d’accès à l’emploi, précarisation des statuts salariaux, réduction de la mobilité salariale,
3. Le débat sur les causes des inégalités internes
dans les pays riches
Quant au débat sur les causes, qui se concentrait sur le rôle respectif des technologies de
l’information et de la concurrence des pays à bas salaires, il s’est enrichi de la prise en compte
d’autres dimensions de la mondialisation : la compétition entre pays riches et la globalisation
financière, ainsi que de l’évolution de l’organisation des entreprises et de ses conséquences sur
les marchés du travail. L’externalisation massive des activités non stratégiques, et le
regroupement des activités stratégiques en centres de profits mis en concurrence financière
interne, a conduit à des unités de taille plus petite et surtout plus homogènes en termes de
qualification et de compétences (des « appariements sélectifs »), ce qui aurait favorisé les
divergences salariales entre elles.
J’ai pour ma part toujours considéré qu’il s’agissait là d’un ensemble d’explications plus
complémentaires que concurrentes, ou plus exactement de différents aspects d’un même
phénomène. L’évolution technique et organisationnelle n’est nullement indépendante de la mise
en compétition globale des entreprises. C’est même, à mon sens, cette compétition qui en est
l’élément moteur. Donc, c’est la mondialisation, à condition d’en avoir une conception élargie :
la mondialisation, c’est la compétition globale entre firmes et la mise en compétition par les
firmes globales de l’ensemble des territoires, une conception qui inclut donc au premier chef la
concurrence accrue entre pays riches.6
Le rapport du CAE souligne la persistance, au sein des pays riches, de modèles différents en
matière de transferts et d’organisation des marchés du travail, qui expliquent en grande partie
les évolutions internes contrastées de pays a priori soumis au même processus. Il indique en
particulier que la forte croissance des inégalités de revenus en Grande-Bretagne entre 1977 et
1990 (le coefficient de Gini du revenu disponible passe de 28 à 40) n’est que pour moitié due
5 Pour une analyse des difficultés de mesure des inégalités internes dans les pays de l’OCDE, ainsi que
pour de nombreux résultats et références aux études sur cette zone, voir Atkinson et Bandolini (2001).
6 Sur ces questions voir Guesnerie, Cohen, Giraud (1997), Giraud (1996) et Giraud (2001).
Mondialisation et dynamique des inégalités P.N. Giraud
Cerna 10
aux évolutions de marché et pour l’autre à la baisse des transferts sociaux redistributifs.
Réciproquement le Canada, membre de l’ALENA et dont le marché du travail fonctionne de
manière très proche de celui des Etats-Unis, ne connaît pas d’accroissement de l’inégalité des
revenus disponibles, en raison d’une correction des inégalités de marché croissantes par des
transferts.
Quant au fonctionnement des marchés du travail, il est évident que, puisque les productivités
individuelles sont impossibles à mesurer avec précision, il y a place pour des « conventions »
salariales. Dans certaines limites fixées par les marchés, ces conventions reflètent les
préférences collectives pour une plus ou moins grande égalité.
On est donc conduit, s’agissant des pays riches, aux mêmes types de conclusion qu’à propos des
pays du Sud. La mondialisation, saisie dans toutes ses dimensions, engendre certainement des
tendances inégalitaires internes. Mais les Etats disposent toujours de moyens pour les atténuer,
en fonction des préférences nationales, et sans que cela n’implique de choix dramatiques entre
égalité et croissance.
4. Conclusion
Dans le débat sur les inégalités, certains chiffres, il est vrai très impressionnants, sont volontiers
lancés comme des cris d’alarme. Citons en quelque uns, tirés de la conclusion de l’article de
Milanovic :
« Les 1 % les plus riches ont un revenu égal à celui des 57 % les plus pauvres. En
d’autres termes, moins de 50 millions de riches reçoivent autant que 2,7 milliards de
pauvres. »
« Le rapport entre les revenus moyens des 5 % les plus riches et des 5 % les plus pauvres
a cru de 78 à 114 entre 1988 et 1993. »
Il s’agit de chiffres concernant l’inégalité mondiale. On a compris qu’ils reflètent des évolutions
des inégalités internationales et internes en vérité assez complexes et différenciées. Or sur ces
dernières, il est possible d’agir, si l’on pense que la croissance de certaines inégalités pose
problème, non seulement sur le plan éthique, mais même au plan économique. Beaucoup
commencent à en être convaincu, au lieu de considérer, selon un critère de justice inspiré de
Rawls, que le seul objectif devrait être d’améliorer le sort des plus pauvres, donc de combattre
la pauvreté absolue.
Mondialisation et dynamique des inégalités P.N. Giraud
Cerna 11
S’agissant des inégalités internes, les politiques étatiques restent primordiales, et il est faux
d’affirmer que la mondialisation a privé les Etats de tout moyen d’action en ce domaine. Les
évolutions contrastées de pays soumis au même environnement extérieur, tant au Nord qu ‘au
Sud, en témoignent.
S’agissant des pays les plus pauvres et qui ne parviennent pas à devenir des pays « émergents »,
c’est-à-dire engagés dans un rattrapage des pays riches, il est tout aussi clair que des politiques
spécifiques s’imposent aussi au plan international. On devrait tout d’abord cesser de les pousser
à une ouverture trop rapide aux capitaux extérieurs (hors investissements directs et prêts
souverains de longue durée) dont le caractère déstabilisant est démontré. On devrait
réintroduire, dans le cadre de l’OMC, des mécanismes de « Traitement Spécial et Différencié »
qui leur permettraient de bénéficier de l’ouverture des autres pays, tout en maîtrisant la leur. Il
faut enfin accroître considérablement l’aide publique au développement de ces pays, en la
concentrant sur les biens et services essentiels moteurs du développement : éducation, santé et
services publics de base, ainsi que sur la construction d’administrations compétentes et intègres,
car il n’est pas de développement sans interventions étatiques appropriées, soutenues et
légitimes.
Sous ces conditions, la mondialisation, processus inéluctable, pourra être « maîtrisée » et ses
effets inégalitaires significativement réduits.
Graphique 1 : Les inégalités depuis 1820 selon Bourguignon et Morrisson
Mondialisation et dynamique des inégalités P.N. Giraud
Cerna 12
Source : Bourguignon, F. and C. Morrisson. "The size distribution of income among world citizens: 1820-1990". DELTA.
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Bibliographie
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Data-Sets : Income Inequality in OECD Countries as a Case Study », Journal of
Economic Literature, vol XXXIX (September 2001) p. 771-799.
Banque mondiale (2001), « Globalisation, Growth and Poverty : Building an Inclusive World
Economy », Washington DC, 2001.
Bensidoun I., Chevallier A., Gaulier G. (2001), « Repenser l’Ouverture du Sud », La Lettre du
CEPII n° 205, octobre 2001.
Bensidoun I., Gaulier G. et Unal-Kesenci D. (2001), « The Nature of Specialisation Matters for
Growth : an Empirical Investigation », CEPII Working Paper n° 2001-13.
Bourguignon F. et Morrisson C. (2001), « The size distribution of income among world citizens:
1820-1990 », Document de travail du DELTA, ENS, Novembre 2001, n° 2001-18.
CAE, (2001), « Inégalités Economiques », La Documentation Française, Paris, 2001.
Chen S. et Wang Y. (2001), « China’s Growth and Poverty Reduction : Recent Trends Between
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Ferreira F. H-G.(2001) : « Inequality and economic performance », World Bank:
http://www.worldbank.org/poverty/inequal/index.htm.
Förster M. F. et Pellizzari M., (2000), « Trends and Driving Factors in Income Inequality and
Poverty in OECD Area », OECD Labour Market and Social Policy Occasional Paper
n°42, août 2000.
Giraud P-N., (2001), « Le Commerce des Promesses, Petit Traité sur la Finance Moderne »,
Seuil, Paris, 2001.
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Guesnerie R., Cohen D. et Giraud P-N.(1997) , « D'où vient l'explosion des inégalités dans les
pays riches ? » Sociétal n°13, novembre 1997.
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Economics, Vol 2, n° 3, juillet septembre 2001, p.87-108.
Milanovic B. (2002) : « True world income distribution, 1988 and 1993 : First calculation based
on household surveys alone », The Economic Journal, 2002.
Rodriguez F., Rodrick D. (1999), « Trade Policy and Economic Growth : A Skeptic’s Guide to
the Cross-National Evidence », NBER Working Paper, avril 1999, n° 7081.

Mondialisation le mécanisme de la dérive
02/06-2006 à 13:25ou j'ai mis mon aspirine moi ? [°)]


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http://spiralbol.free.fr
http://humeur.forum-actif.net/
WINBUNTU ou UBUNDOW j'ésite....


  • grolou
03/06-2006 à 17:57La mondialisation dérive , dérive...

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03/06-2006 à 20:12

La mondialisation dérive , dérive...

Incontinent, Grolou [:D]

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Jeu de mots [:o)]


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Il faut bien que je supporte deux ou trois chenilles si je veux connaître les papillons (A. de Saint-Exupery) image


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