02/06-2006 à 07:33C'est beau ce genre de trucs, on ne lit même pas ce que le gus écrit, mais ça fait pose de filer un tel pavé à lire. Allez, je remets une couche pour les amateurs/trices.
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Economie et propriété dans les socialismes
Pierre-Noël Giraud
Professeur dEconomie à lEcole des Mines
et à lUniversité de Paris Dauphine
Intervention au Colloque de Cerisy sur « La Propriété »
Juillet 1999
(paru en 2000)
Economie et propriété dans les socialismes Pierre-Noël Giraud
Cerna 2
Ce titre est une provocation. Je soutiendrai est en effet quil nexistait pas déconomie dans
le socialisme, parce quil nexistait pas de propriété. Cette thèse résulte denquêtes
approfondies dans un grand nombre de combinats industriels en Europe de lEst et dans lex
URSS, effectuées dès leffondrement des socialismes et dans les années qui ont suivi 1. Elles
ont montré que les concepts utilisés par la pensée économique, dont celui de droit de
propriété, mais également ceux de marchandise, monnaie, prix, entreprise, sont inopérants
pour analyser le fonctionnement des socialismes en matière de production et de distribution
(section 1). Les « experts » occidentaux appelés dans ces pays après leffondrement étaient,
pour lécrasante majorité dentre eux, convaincus du contraire. Il en résulta une
compréhension initialement erronée des enjeux et du processus de ce quils ont appelé à tort
la « transition » du socialisme au capitalisme (section 2). Cette analyse me conduira à
quelques propositions sur la nature de la pensée économique et ses conditions de possibilité
(section 3).
1. A propos des socialismes
La thèse selon laquelle on peut parler d « économie socialiste » et lanalyser à laide des
concepts issus de létude des capitalismes restait hégémonique à la fin des années 80. Elle
était partagée par toutes les écoles de pensée économiques, quelles soient néoclassiques,
keynésiennes, institutionnalistes, régulationistes ou marxistes2.
La thèse opposée nest cependant pas sans antécédents. Ce fut celle de chercheurs aussi
différents que Max Weber, Ludwig von Mises ou Boris Brutzkus dans les années 203. Le
débat portait alors sur la comparaison entre capitalisme et socialisme. Dun côté4 était
soutenue la thèse de léquivalence théorique des deux systèmes du point de vue de lefficacité
économique, en raison de ce que la planification serait capable de produire un système de
prix identique à celui que produiraient des marchés. Le socialisme présenterait alors des
1 Enquêtes effectuées, dans plusieurs dizaines de combinats de différentes branches industrielles, avec Olivier
Bomsel et Christian von Hirschhausen, du CERNA ( Centre dEconomie Industrielle de lEcole des Mines) ainsi
que Sylvain Lazarus, de lUniversité de Paris-8, avec qui les thèses présentées ici ont été élaborées. Lidée
initiale : « Il ny a pas déconomie dans le socialisme », est de Sylvain Lazarus, qui la présentée dans :
« Chercher ailleurs et autrement ». Sur la doctrine des lieux, léconomie, leffondrement du socialisme »,
Conférences du Perroquet N° 35, Mai 1992.
2 Cest en particulier la thèse de Staline : « Les problèmes économiques du socialisme en URSS », Paris,
Editions du PCF, 1952, mais aussi de Charles Bettelheim dans : « Calcul Economique et formes de propriété ».
Maspéro, 1970.
3 Max Weber : « Wirtschaft und Gesellschaft » vol. 3, Tübingen, 1921. Ludwig von Mises : « Economic
calculation in the Socialist Commonwealth » in : « Collectivist Economic Planning », Hayeck (ed), Routledge,
London, 1935 (le texte date de 1920), également dans : « Socialism », 1932, et « Human Action », 1949. Boris
Brutzkus : « Problems of Social Economy under Socialism », Ekonomist, Winter 1921/1922.
4 Cf. par exemple Oskar Lange qui fera la synthèse de cette position en 1938 dans : « On the Economic Theory
Economie et propriété dans les socialismes Pierre-Noël Giraud
Cerna 3
avantages en matière de répartition, essentiellement dus à la suppression des monopoles
privés. Les trois auteurs précités sy opposèrent en affirmant limpossibilité de tout calcul
économique dans le socialisme. Ainsi, Mises déclare : « The paradoxe of planning is that it
cannot plan, because of the absence of economic calculation. What is called a planned
economy is no economy at all.5 It is just a system of groping about in the dark »6. Leur
position était donc essentiellement critique. Ils disaient ce que le socialisme nétait pas, mais
ils nen donnaient aucune analyse positive. Ils ne proposaient aucune explication des raisons
pour lesquelles, malgré cela, la production allait se développer de façon si spectaculaire en
URSS. Dans les années 20, faute de recul historique, ils devaient en réalité être convaincus
que cela ne « marcherait pas ». Si bien quà partir des années 30, avec laide efficace des
« économistes » soviétiques7, la emporté la thèse que les socialismes étaient bien des
économies, caractérisées par : 1) la prédominance de la propriété publique des moyens de
production (sous différentes formes : du peuple entier, collective) ; 2) une coordination des
activités productives par le Plan. Aux yeux des néoclassiques, ces économies étaient
cependant inefficaces. Aux yeux des marxistes, elles étaient « en transition » vers le
communisme, qui seul supprimerait léconomie.
La conséquence de cette thèse est quil est possible danalyser les dynamiques de production
et de distribution dans les pays socialistes à laide de concepts économiques universels, cestà-
dire applicables à toute économie, tels que : propriété, marchandise, monnaie, prix,
entreprise, banques, coordination (par le marché ou pour le plan), crises, etc. Lappareil
conceptuel nétait évidemment pas exactement le même selon les écoles, mais elles avaient
en commun de prétendre lappliquer à des « formations sociales » différentes, tels que les
capitalismes et les socialismes mais aussi bien les sociétés dites « primitives ».
Or les enquêtes que nous avons menées dans les ex-combinats, juste après leffondrement des
Etats socialistes en Europe de lest, permirent non seulement dévaluer les défis lancés aux
premiers par leffondrement des seconds, ce qui était leur enjeu initial, mais aussi de mieux
comprendre comment les combinats et plus généralement le système productif
fonctionnaient dans le cadre du socialisme. Il nous est rapidement apparu que les concepts
économiques nétaient en la matière daucune utilité. Même lorsquils étaient employés dans
ces pays (certains létaient : monnaie, prix, salaire, banques, par exemple), ils ne désignaient
pas la même chose que dans une économie capitaliste. En voici quelques illustrations 8.
of Socialism ».
5 Souligné par moi.
6 Mises « Human Action », op. Cité, p. 696/697.
7 Cf. en particulier : Staline, op. cité ainsi que le « Manuel dEconomie Politique » de lAcadémie des Sciences
de lURSS.
8 On me permettra dêtre ici rapide et schématique dans la mesure où ce qui suit (sur la monnaie, le combinat et
le Plan) a été exposé en détail par Christian von Hirschhausen dans « Du combinat socialiste à lentreprise
Economie et propriété dans les socialismes Pierre-Noël Giraud
Cerna 4
Absence de monnaie
Il nexistait pas une, mais trois pseudo-monnaies dans les pays socialistes dEurope de lest.
Une monnaie papier, qui était distribuée aux membres des combinats et ne pouvait leur
servir quà acheter certains biens de consommations finales, lesquels ne représentaient
quune fraction limitée de la consommation de ces individus. Une monnaie scripturale, qui
servait à enregistrer les échanges entre combinats et qui était automatiquement créée par
leurs « déficits » et détruite par leurs « excédents » comptables. Une monnaie convertible en
devises étrangères par la Banque du Commerce extérieur, exclusivement utilisée dans le
commerce extérieur. Le point essentiel est que ces trois monnaies nétaient pas convertibles
entre elles. Aucune navait donc les attributs dun « équivalent général », que possède une
monnaie dans un capitalisme. Aucun combinat ne subissait une quelconque « contrainte
monétaire » qui laurait obligé à couvrir lexcédent de ses dépenses sur ses recettes par des
crédits gagés sur ses recettes futures. En conséquence les banques (certains organismes
étaient en effet appelés ainsi) nétaient pas des banques au sens qua ce nom dans un
capitalisme, où les elles sont des institutions émettrices de monnaies équivalent général par
leur activité de crédit.
Les combinats nétaient pas des entreprises
Les combinats, unités de production dans le socialisme, ne peuvent en aucune façon être
considérés comme ayant été des « entreprises », au sens qua ce nom dans un capitalisme.
Cétaient des entités « polyfonctionnelles ». Elles combinaient une fonction de production,
des fonctions que lon qualifierait dans un capitalisme de « sociales » : fourniture gratuite de
biens de consommation, de loisirs, de services de santé, déducation, enfin des fonctions de
contrôle et de mobilisation politique de la population. Les combinats nembauchaient pas de
« salariés ». On était « membre » dun combinat. Dailleurs la notion de salaire était très
différente : la monnaie-papier que recevaient les membres nétait quune fraction de ce que
leur fournissait le combinat et ne pouvait en aucune façon être considéré comme le prix de
la vente dune force de travail.
Les trois fonctions principales dun combinat nétaient nullement hiérarchisées de manière
stable, les priorités étaient changeantes. Il en résultait limpossibilité de mettre en évidence
une rationalité stable de la fonction productive. Celle-ci nétait certainement pas guidée par
un calcul économique, a fortiori par un calcul monétaire. Dabord les prix navaient
absolument pas le même sens que dans un capitalisme. Ils étaient fixés par le Plan en
capitaliste - Une analyse des réformes industrielles en Europe de lEst ». LHarmattan, Paris 1996.
Economie et propriété dans les socialismes Pierre-Noël Giraud
Cerna 5
fonction de considérations diverses et ne reflétaient même pas, comme on aurait pu sy
attendre, une valeur travail corrigée par des objectifs de distribution. Ils ne pouvaient donc
servir à des calculs économiques visant à minimiser la quantité de facteurs de production
utilisés à une production donnée. Mais plus profondément, ce genre de calcul, qui aurait pu
être effectué en utilisant des valeurs travail au lieu des prix, nétait pas ce qui présidait aux
décisions concernant la production, car celles-ci prenaient aussi toujours en considération les
autres fonctions du combinat.
Un combinat nétait donc pas une entreprise, même « publique », de production. Il nétait
pas soumis, même de façon biaisée et imparfaite en raison du système de prix planifiés, à
une rationalité économique. Cétait, selon nous, un morceau dEtat : lunité de base du parti-
Etat socialiste. Il en résultait que nexistait aucune rationalité spécifique et autonome de la
production. Cest ce qui faisait dire aux observateurs occidentaux superficiels, que
l« économie » planifiée était synonyme dinefficacité, et leur permettait de se gausser de
décisions qui, en économie capitaliste, apparaîtraient comme des absurdités. Les socialismes
nétaient pas irrationnels, mais leur rationalité nétait pas « économique ». Objectifs
productifs, sociaux, politiques étaient inextricablement liés, définis et poursuivis par le parti-
Etat. La production nétait pas séparée de lEtat.
Le Plan comme mécanisme de coordination
Dans les discours officiels, le Plan, après divers allers et retours dinformations avec les
unités de production, leur fixait les quantités à recevoir, produire et livrer. Or nous avons été
frappés dune chose. Visitant des usines sidérurgiques, qui recevaient du minerai de fer et de
charbon, produisaient et livraient des rouleaux de tôles laminées, nous avons constaté quil
nexistait pas de dispositif de pesage, ni en amont à larrivée des wagons, ni en aval. On se
contentait de compter les wagons et le nombre de rouleaux produit. Les quantités nétaient
donc connues quà 10 ou 20 % près ! En approfondissant les mécanismes de coordination
entre combinats, il nous est apparu quil existait dune part un circuit papier : les documents
attestant que les objectifs de production avaient été remplis, que les produits avaient bien été
livrés aux combinats désignés, circulaient de leur côté. Tous ces documents étaient, sinon des
faux, du moins des approximations souvent grossières de la réalité. Dautre part, la
coordination réelle était assurée par les contacts directs et personnels des directeurs ou
cadres des combinats avec ceux de lamont et de laval. Ils y passaient un temps
considérable. En réalité, les modes de coordination étaient identiques, entre combinats, à ce
qui se passait à lintérieur dun même combinat, entre ateliers. En ce domaine, il ny avait
pas de solution de continuité aux frontières du combinat, qui aurait permis de dire quil
Economie et propriété dans les socialismes Pierre-Noël Giraud
Cerna 6
sagissait, entre combinats et parce quils étaient distincts, « déchanges de marchandises 9.
Dailleurs, dans lhistoire de lURSS et des pays dEurope de lest, les frontières des
combinats furent en réalité très variables. A plusieurs reprises, il y eut rassemblement de
combinats dans des entités plus grandes allant jusquà de gigantesques combinats de branches
ou dimmenses combinats multi industries pratiquement auto suffisants (dans le domaine de
la production militaire en particulier), puis mouvement inverse de déconcentration. Aucune
logique de nature économique ne pouvait en effet présider à la définition des frontières dun
combinat, alors que cest le cas, en économie capitaliste, des frontières de lentreprise 10.
De la ressource naturelle à lutilisateur final, le flux de matière était organisé par le Parti,
dont tous les cadres dirigeants des combinats étaient membres. Le Plan nétait quune vague
indication et ses exigences satisfaites par le circuit papier. La coordination réelle, dans ce
vaste et unique atelier quétait lensemble du système productif, était assurée par ces chefs
déquipe quétaient les directeurs de combinats.
Absence de propriété
Le « Manuel déconomie politique » de lAcadémie des Sciences de lURSS y distingue deux
formes de propriété : la propriété du peuple entier (celle de lEtat) et la propriété collective
(de groupes plus restreints du peuple : en pratique, les kolkhozes). Entre les unités de
production propriété dEtat (les combinats) et les kolkhozes, il y a, selon le manuel,
échanges marchands. On peut le contester, dans la mesure où lEtat fixait les prix agricoles
et les imposait aux kolkhozes. Mais il est inutile dentrer ici dans ce débat. Lessentiel est
que le concept de propriété employé dans le socialisme na rien de commun avec celui
quemploie lanalyse économique des capitalismes.
Une caractéristique essentielle dun droit de propriété dans un capitalisme est quil a une
valeur déchange et peut toujours se vendre. Il en est ainsi aussi bien de la propriété publique
(étatique) que de la propriété privée. En fait deux distinctions sont pertinentes : absence de
propriété (donc libre accès de tous) ou propriété ; au sein de celle-ci : propriété collective
(incluant la propriété étatique) ou individuelle. Un droit de propriété collectif nest vendable
que si la collectivité qui le détient en décide ainsi, selon des procédures de décision
spécifiques au type de collectif propriétaire. La distinction ne porte en aucune façon sur la
nature du droit. A titre dillustration de lidentité « économique » entre propriété dEtat et
9 Ainsi Bettelheim, qui voyait dans lexistence déchanges monétaires (on a vu ce quil en était, cf. plus haut)
entre combinats considérés comme des « entreprises », la raison de la subsistance de la « forme marchandise »
dans le socialisme, était-il à notre avis dans lillusion. « Calcul économique et formes de propriété ». op. cité.,
p. 82.
10 Depuis Coase et son célèbre article « The nature of the firm », cest même un champ assez actif de lanalyse
économique contemporaine.
Economie et propriété dans les socialismes Pierre-Noël Giraud
Cerna 7
privée, remarquons que lorsquun Etat décide de créer un droit de propriété sur une ressource
productive auparavant daccès libre (par exemple : lair), il peut indifféremment décider de
se lapproprier puis de la « louer » par un système de taxe appliquée à ceux qui polluent lair,
ou de la vendre à des particuliers, en faisant ainsi un droit de propriété individuel, puis
dorganiser un marché de « droits à polluer ». On démontre que les deux solutions sont
strictement équivalentes quant à la poursuite de lobjectif initial de lEtat, qui était de réduire
la pollution en supprimant laccès libre à lair. Bref, dans un capitalisme, toute propriété
dEtat a une valeur marchande, si bien quune « privatisation » nest, techniquement, quune
simple formalité.
Quun droit de propriété soit essentiellement vendable, transformable en équivalent général,
se manifeste également par lévolution de certains droits de propriété dans le sens dun
détachement croissant de la valeur déchange et de la valeur dusage. Il en est ainsi, en
particulier, des droits de propriété sur les moyens de production. Dans le cas des sociétés
anonymes, les droits de propriété sur les moyens de production de lentreprise sont les
actions de la société. Les actions sont des titres financiers particulièrement « liquides »,
cest-à-dire échangeables quasi instantanément contre de la monnaie et pour qui laller et
retour monnaie -titre - monnaie ne fait perdre quune fraction minime de la monnaie
initiale. Ils sont donc, parmi lensemble des droits de propriété, parmi les plus proches de la
monnaie elle-même, ce que ne sont pas les droits de propriété portant directement sur une
machine. On trouve également cette tendance dans le développement des contrats à terme,
des droits de propriété sur des marchandises qui sont particulièrement liquides. Dune
manière plus générale, lessor des activités financières dans les capitalismes, dont le
développement de lactionnariat et des marchés dérivés ( où sont cotés les contrats à terme)
sont deux illustrations, sinscrit dans ce mouvement de séparation de la valeur dusage et de
la valeur déchange des droits de propriété, qui tend à les rendre le plus liquide possible, cestà-
dire le plus proche possible de la monnaie.
Naturellement, le développement de la forme juridique société anonyme pose le problème de
qui dirige réellement lentreprise : les actionnaires ou les dirigeants ? Problème que lon
formule parfois sous la forme : Qui en est le réel « propriétaire » ? Nous nentrerons pas ici
dans ce débat, sauf pour faire remarquer que les rapports de pouvoir entre actionnaires et
dirigeants sont commandés par le fait que les actionnaires peuvent à tout moment vendre
leurs droits de propriété sils ne sont pas contents des dirigeants. Où se confirme donc quest
essentiel le caractère de marchandise dun droit de propriété dans un capitalisme.
Rien de tel évidemment dans les socialismes. La propriété, du peuple entier ou collective, ne
pouvait se vendre. Le nom, ici encore, ne désigne pas la même chose. Il faut soutenir quil
ny avait pas de propriété dans les socialismes, au sens quà ce nom dans les capitalismes. La
question : « qui dirigeait réellement un combinat ? » se pose évidemment aussi. Mais
Economie et propriété dans les socialismes Pierre-Noël Giraud
Cerna 8
laborder en se demandant qui en etait propriétaire nest à mon avis daucun secours. En
témoignent la complexité et lembarras manifeste des analyses de Bettelheim11, qui cherche
à emprunter cette voie. Elle le conduit à des distinctions complexes : propriété - possession
- détention, qui sont utilisées de manière peu convaincante, alors que le problème quil pose
est en réalité : « qui dirige le parti-Etat ? », et quil aurait sans doute mieux valu laborder
directement, avec les concepts adéquats, dont celui de propriété ne fait à mon avis pas
partie.
Les socialismes
Les socialismes « réellement existants » avaient donc, dès les années 30 en URSS et 50 en
Europe de lEst, très largement rempli leur programme initial : « absenter la marchandise, la
monnaie et la loi de la valeur ». A preuve supplémentaire, le fait que toutes les tentatives de
« réforme », visant à introduire une dose de marché, de monnaie et dappropriation privée
dune partie des « profits » dans la gestion et la coordination des combinats, se sont soldées
par des échecs 12. On ne pouvait réformer en « déplaçant le curseur » entre plan et marchés,
entre propriété publique et privée, car ces derniers nexistaient pas. Dans ces conditions, les
concepts économiques pertinents pour lanalyse des capitalismes sont inopérants pour
lanalyse des systèmes productifs socialistes. La production ny avait aucune autonomie,
aucune dynamique propre séparable de la politique, ou plus précisément du développement
historique du parti-Etat, dans ses dimensions internes13 et externes14. En conséquence,
aucune analyse séparée des phénomènes de production et de distribution ny était
pertinente. Il ny avait pas déconomie dans les socialismes. On ne pouvait en faire une
« économie ».
11 Bettelheim op. cité, p. 57, 112, 122.
12 Il en va différemment en Chine depuis 1978. Le cas chinois mériterait un long développement. Disons
simplement ici que la propriété individuelle et la coordination marchande ont été introduites « à côté » du
système des combinats (Danwei en Chine), et non en son sein. Dans une seconde phase, en cours, cette
coexistence est utilisée pour éroder progressivement les Danweis..
13 On a ainsi, semble-t-il, beaucoup sous-estimé limportance en lURSS de la politique doccupation et de
peuplement russe de lespace asiatique. A elle seule, elle explique bon nombre d « aberrations » productives,
aux yeux dune logique économique.
14 En URSS, rôle évidemment essentiel, dans la dynamique du système productif, de la Guerre froide et de la
course aux armements.
Economie et propriété dans les socialismes Pierre-Noël Giraud
Cerna 9
2. A propos des post-socialismes
Cette discussion est loin de ne présenter quun intérêt historique. Les conceptions
dominantes sur la nature des socialismes de types soviétiques ont en effet inspiré les
politiques « économiques » mises en oeuvre après leffondrement des Etats socialistes. Le
terme presque universellement employé de « transition » (du socialisme au capitalisme) en
témoigne. Pour la plupart des économistes occidentaux, daccord en cela avec les
« réformateurs » des socialismes, ces économies se situaient donc en bas à gauche dun plan
décrivant lensemble des économies possibles, dont les deux axes sont :
- Mode dominant de coordination (abscisse) : de 100 % plan à 100 % marché
- Type dominant de propriété (ordonnée) : de 100 % publique à 100 % privée
La vision de la « Transition »
Privé
Capitalisme
Plan Marché
Socialisme
Publique
Pour réussir la transition, il suffisait donc, selon cette conception :
1) De passer du Plan au Marché : supprimer le Plan et laisser loffre et la demande fixer les
prix sur les marchés.
2) De privatiser les « entreprises publiques ».
Autrement dit, selon la conception de la « transition », les ex-pays socialistes dEurope de
lest relevaient du même type de thérapeutique que les pays capitalistes qui sétaient laisser
aller à donner une place « excessive » à lEtat dans léconomie, tels le Chili avant Pinochet
Economie et propriété dans les socialismes Pierre-Noël Giraud
Cerna 10
ou la Grande Bretagne avant Thatcher. Ce furent dailleurs souvent les experts qui avaient
conseillé le Chili, quon appela au chevet de la Pologne et des autres pays post-socialistes15.
Or, cela sest avéré impossible. Le point dimpossibilité fut la privatisation des combinats.
Ce nétait pas, comme les experts lont cru dans premier temps, que la première réforme -
la création de marchés - nétant pas assez avancée, les marchés nationaux naissant nétaient
pas encore à même « dévaluer » correctement les droits de propriété quy sy offraient. En
effet on a tenté den vendre à des entreprises étrangères, très généralement sans succès. La
raison de fond tenait à la nature même des combinats. Limpossibilité de les vendre tels
quils étaient a révélé cette nature. Les combinats nétaient pas des « entreprises publiques».
On peut en effet très facilement privatiser une entreprise publique dans un capitalisme. On
ne peut pas privatiser ce qui était un morceau de parti-Etat socialiste, même après
leffondrement de la tête de ce dernier. Il fallait auparavant pousser beaucoup plus à fond la
destruction de lEtat ancien
Il a donc fallu faire éclater les combinats, en séparer les fonctions sociales et les transférer
au nouvel Etat, en découper les entités productives, en supprimer un grand nombre, puis
désigner des propriétaires initiaux, avant de finalement laisser les marchés redistribuer les
droits de propriété. Bref il a fallu, sur et à partir des décombres du parti-Etat socialiste, créer
des droits de propriété auparavant inexistants (et pour cela créer des entités appropriables)
et construire un nouvel Etat de type capitaliste, cest à dire séparé de la production. Cest
pourquoi le terme de transition nous paraît inadéquat. Il y a eu rupture radicale, par
effondrement de lEtat,16 et construction de quelque chose dentièrement nouveau. Ce
processus de création de droits de propriété a pris des formes très variables, dont les deux
extrêmes furent la RDA dune part, où il fut rapide et centralisé par la Treuhandanstalt et
les Etats issus de léclatement de lUnion soviétique dautre part, où il est, en 2000, encore
inachevé.
15 Jeffrey Sachs, de Harvard, fut un des plus connus.
16 Cest là la différence fondamentale avec la Chine où le parti-Etat reste aux commandes.
Economie et propriété dans les socialismes Pierre-Noël Giraud
Cerna 11
3. Sur la pensée économique
Les concepts de léconomie, si lon entend par là ceux que définit et articule la pensée
économique depuis Adam Smith17, cest-à-dire depuis quun discours sautonomise des autres
discours sur la société et prend pour objet : « La création et la répartition de la richesse
matérielle »18, ne sont donc pas universels, au sens où ils permettraient danalyser cet objet
dans nimporte quelle société. Lépreuve de lanalyse des systèmes productifs socialistes et
des enjeux initiaux du post-socialisme sanctionne cette non-universalité. Elle autorise aussi
quelques propositions sur son origine.
Limpossibilité de produire une analyse économique du socialisme résulte de celle de séparer
les décisions concernant la production dautres décisions, politiques en particulier, et de leur
attribuer une rationalité spécifique, autonome.
Quand la production est interne au parti-Etat, son orientation, son rythme daugmentation,
le développement technique et sa répartition géographique résultent de décisions politiques.
La production nest quun aspect de lhistoire du parti-Etat. Elle en subit les scansions. En
URSS : collectivisation de lagriculture et rapport agriculture - industrie qui en résulte, guerre
antinazie, guerre froide, colonisation des territoires asiatiques. En Chine : collectivisation,
grand bond en avant, communes populaires, révolution culturelle, réforme de Deng en 1978,
accélération de la réforme en 1983. Si lon tient absolument à parler dune « économie »
socialiste, au sens de lobjet, elle est entièrement subordonnée à la politique. Si lon tient
absolument à parler « déconomie » en tant que pensée de cet objet, ce nest quune branche
de lhistoire dun socialisme particulier. Les concepts classiques de léconomie des
capitalismes y sont, on la vu, inadéquats.
Il ne peut donc y avoir économie, à la fois objet et pensée de cet objet quà deux conditions.
Premièrement la séparation de la production et de lEtat, donc que la production résulte
essentiellement de décisions individuelles. Deuxièmement que les comportements de ces
« acteurs » individuels soient stables dans le temps. La stabilité des comportements est en
effet une condition pour que lanalyse économique puisse découvrir et fonder
rationnellement des régularités, des tendances, pour certains auteurs des « lois ». Car la
pensée économique ne fait quexpliciter des comportements stables et modéliser les effets de
17 On peut à la rigueur remonter aux mercantilistes.
18 Cf. la célèbre lettre de Ricardo à Malthus : Léconomie politique est selon vous une enquête sur la nature et
les causes de la richesse. Jestime au contraire quelle doit être définie comme une enquête au sujet de la
répartition du produit de lindustrie entre les classes qui concourent à sa formation. Débat, donc, entre les
classiques sur « laccent » : création ou répartition, mais accord sur lobjet.
Economie et propriété dans les socialismes Pierre-Noël Giraud
Cerna 12
leurs interactions. Il sagit toujours, au fond, de comportements individuels. Cest
explicitement le cas dans la microéconomie néoclassique. Mais cela lest aussi dans
léconomie politique classique, qui regroupe les individus en classes sociales, et dans la
macroéconomie keynésienne qui les regroupe en catégories statistiques. La classe des
capitalistes ( chez les classiques, Marx compris) ou le groupe des « entreprises » (dans la
macroéconomie) se comporte comme le capitaliste individuel ou le chef dentreprise
« représentatif ».
Selon moi, la seule institution capable dopérer la séparation de léconomie et de lEtat et
dassurer la stabilité des comportements individuels est la propriété individuelle. Les
individus nont de comportements stables à légard de la richesse, autonomisant ainsi les
phénomènes de production et de répartition, que parce quils y sont contraints par les
rapports sociaux engendrés par la propriété individuelle, donc dans les sociétés où domine
cette forme de propriété : les sociétés capitalistes. Si lhistoire est lhistoire de lEtat,
léconomie, dans les capitalismes, est donc a - historique. Elle impose dans lhistoire dun
capitalisme la massive stabilité de comportements engendrés par les rapports sociaux fondés
sur la propriété individuelle.
Tout un courant de pensée économique, néoclassique à lorigine, soutient une thèse
différente. Hayek, qui en est le fondateur, affirme que la stabilité des comportements à
légard de la richesse est dans la « nature humaine », et quelle nest que lexpression de la
raison. Il sensuit que léconomie, selon cette conception, peut prétendre à luniversalité.
Elle se présente comme la science du comportement rationnel, par définition a historique,
mais cette fois à loeuvre dans nimporte quelle société. Elle est luniversel a historique..
Elle prétend donc non seulement modéliser la production et la répartition dans toute société
possible, mais aussi bien le suicide, la criminalité, le mariage, le choix des études, etc., toutes
les activités censées être gouvernées par une évaluation comparative individuelle des
avantages et des inconvénients, des joies et des peines. Lanalyse des socialismes montre que
lambition de cette conception de léconomie est démesurée. Comme le montrerait aussi, à
mon avis, lexamen critique de tout ce qui sest dit, sous le nom danthropologie
économique, de la production et de la répartition dans les sociétés pré capitalistes.
Que, dans les capitalismes, la production soit séparée de lEtat et gouvernée par des
comportements individuels ne signifie évidemment pas que lEtat nintervienne pas sur ces
comportements, et donc sur léconomie. Mais il le fait en extériorité, par des contraintes
réglementaires, fiscales, des manipulations de la valeur de la monnaie, qui encadrent et
limitent lexercice des droits de propriété individuels. Néanmoins, les interventions étatiques
Economie et propriété dans les socialismes Pierre-Noël Giraud
Cerna 13
sur léconomie peuvent, dans certaines circonstances, être modifiées19 de manière telle
quelles engendrent des dynamiques économiques très différentes de celles de la période
antérieure. Ainsi de lensemble des interventions étatiques qui, dans les pays riches et au
niveau des rapports entre Etats20, ont été mises en place dans laprès-guerre. Elles ont
donné aux capitalismes de ces pays un cours différent de celui davant-guerre. Si bien que,
même en la restreignant à lanalyse des capitalismes, léconomie ne peut prétendre élaborer,
comme Marx le pensait, les lois générales « du » capitalisme. Tout ce quelle peut faire,
cest élaborer les lois dun capitalisme particulier, défini par des interventions étatiques,
elles-mêmes stabilisées, dun certain type21.
En bref, il ny a déconomie que capitaliste. La pensée économique ne peut penser la
production et la répartition que dans les capitalismes, seules sociétés où elles sont séparées
de lEtat et donc susceptibles de connaître, au moins pendant certaines périodes, des
évolutions autonomes analysables en tant que telles.
19 Ce qui est une décision politique.
20 Les accords de Bretton Woods.
21 Jai développé plus longuement ce point dans « LInégalité du Monde », chp. 1. Gallimard. Collection Folio
Actuel. Paris, 1996.
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